vendredi 21 septembre 2007

DEAD FLOWERS (ŒDIPE ET LA DANSE)




à toute la troupe Hannibal en particulier à Hamadi Belhaouïchat et à Hatem Bourial

La mort d'une fleur, c'est, dans l'excès-même de son aérienne effloraison, l'instant où elle se libère enfin telle qu'en elle-même, par delà toute beauté déjà sue, acquiesçant par cet extrême épanouissement qui l'ouvre jusqu'au cœur, à la retombée émolliente de la fanaison. De même la danse, poème du corps, situe sans cesse le danseur au centre de gravité de sa présence à soi et au monde ; ce qui semble, au spectateur par trop intellectuel, un pur jeu formel de figures expressives n'est en fait que la quête passionnée du point d'appui qui, renversant le tout de ce qui est, livrerait au regard du spectateur-voyant, enfin retourné, l'intimité-même du dedans. En ce sens, la danse est toujours danse de vie et de mort ; le danseur mime sa propre naissance comme sa propre fin, et ce mime est émergence de sa beauté, dévoilement pur d'un acquiescement caché…

Une méditation dansée qui prend pour trame le mythe d'Œdipe, ne peut être qu'un questionnement sur l'origine et sur la fin, sur le destin de l'homme. Où commençons-nous ? Nous est-il permis de bien finir ? Et l'entre-deux, qui est la vie ?

Au commencement étaient le mouvement et le rythme : rythme fondamental à deux temps. Diastole/systole : le battement un et divisible du cœur, première cellule rythmique. Avec le petit temps neutre au centre, entre les deux coups vitaux : ce rien qui est peut-être le point d'appui cherché, le suspens libérateur qui retourne… Le chaos n'est donc qu'une fausse origine : il répond déjà à la structure binaire du rythme primordial, déjà il ordonne selon ses figures rigoureuses. Il n'a pas de sens, mais il produit déjà de l'ordre, des règles de composition interne qui orientent et déroutent, en profondeur : chaosmos. Toutefois il échappe encore au temps.

Avec le temps mûrit le bond natal, surgissement noué de l'être — sous la forme du couple initial compliqué de l'enfant. L'enfant égal au père, interchangeables dans leur rapport à la Mère — matrice, fonds où l'être s'effonde. Face à cette irréductible présence, la danse du mâle, père ou fils, fils et père, témoin et amant, essaie de vaincre l'essentielle dépendance ; elle essaie de sortir de son cercle — l'homme restant toujours l'enfant de la femme. Se blesser au tranchant des brisures ; danser à la limite du cassement net de toute assurance, de toute royauté ; danser la virilité triste : les réponses droites fournies à la Sphynx ne sont que leurres pour le profane. Elle l'emporte toujours, finalement, la Déesse-Mère dévoreuse de ses fils autant que leur génitrice. Elle provoque et nourrit le combat et la mort héroïque des protagonistes. Le mythe d'Œdipe est l'une des versions de l'histoire archétypale — primordiale — de celui qui apprend lentement, douloureusement, dans sa chair, l'atrocité de la Mère ; l'histoire de celui qui s'est le plus loin enfoncé dans sa dépendance. Mais, à partir du moment où il sait, où son regard s'est enfin tourné vers la vérité nue du destin, Œdipe, devenant plus que beau, rayonnant, ne veut plus que se crever les yeux, ces yeux qui, retournés, ont enfin vu le dedans et qui ne sauraient plus maintenant tolérer la vision ordinaire — terne et fade — des choses humaines. Se crever les yeux, c'est aussi, peut-être, pour Œdipe tenter de conserver pour toujours et par devers lui la révélation du dedans au cœur de la nuit volontaire de sa cécité. Mais, sans doute, tout est-il déjà éteint, c'est dans l'entre-deux seul qu'il y a vue, "éclaircie", et Œdipe, errant sur les chemins de la Grèce au bras d'Antigone, ne peut que réitérer son désir de mort, travailler à la faire de plus en plus proprement et lumineusement sienne.

D'un spectacle qui lui a révélé la beauté, le spectateur sort aveuglé : il a entrevu par éclats l'intimité de l'être ; nouvel Œdipe, il refuse soudain la veulerie du mouvement ordinaire des corps, trop peu "grave" pour lui, il s'attend encore pendant quelques minutes à une miraculeuse éclosion. Car danser l'Œdipe, ce n'est pas "illustrer", "représenter" une vieille histoire : c'est dans ce qui est en jeu dans le jeu des corps, dans le déploiement sidérant de leur beauté, tourner — de force si nécessaire — le regard du spectateur vers un point nodal, un "infracassable noyau de nuit" qui dévoile toujours, dans le renversement aveuglant qu'il instaure, l'acquiescement du beau au mourir.

(Tunis, mai 1976)

Aucun commentaire: