dimanche 9 septembre 2007

LE COMPLEXE DE DIONYSOS


En son jeune temps, Diotimos - dont le nom souligne l'attachement respectueux à la loi du grand Zeus régulateur- fut excessivement passionné par tout ce qu'entreprenait sous le signe de Dionysos - le fils de Zeus, deux fois né - certain histrion de génie dont les rodomontades font encore couler encre et parole.

Dali ou le complexe de Dionysos.
Dali ? on connaît : fou ou aliéné professionnel ? histrion et exhibitionniste distingué ? Avida Dollars ou Léonard de Vingt-Sous ?

Pourquoi parler, dans ce cas, de complexe ? Par réminiscence freudienne, incontestablement. Mais il n'y a pas, à notre sens, abus de terme : Dali est en effet un gibier de choix pour psychanalystes en mal de complexes nouveaux. En fait, selon ses propres mots, il est "le seul possédé qui ait réussi à s'exorciser". Il s'est fait "sa propre Inquisition" et à force de volonté il a réussi à "hiérarchiser sa libido, à structurer sa personne". Il était "fou" et il s'est guéri.

Mais pourquoi Dionysos ? Parce que Dionysos est l'arc mythologique qui sous-tend la plupart des grandes obsessions, parce que Dionysos est le créateur-destructeur absolu, le dieu de la joie cosmique et de l'éternel retour. Dionysos ne se résume pas à un vulgaire dieu du vin traînant derrière lui le Thiase enivré des Ménades et des Bacchantes barbouillées de lie, il s'incorpore la persistante vitalité de la Nature et se confond facilement avec le dieu Pan, le Grand Tout. C'est aussi le dieu des mystères d'Éleusis, cœur mystique millénaire qui résonne dans la poitrine méditerranéenne, rite orgiaque qui sera revu et corrigé par l'exercice de la paranoïa-critique.

Avant d'arracher une plante — surtout une plante exotique — il faut prendre soin de ses racines si on veut la transplanter. Dali "s'ex-plique" par Cadaquès. Qui est un petit port de la Costa Brava, peu éloigné de Figueras où est né le 11 mai 1904 notre torrentiel Catalan.

Enfer poudreux, rongé de soleil comme un mauvais fromage, cette nature d'une fixité absolue tolère quelques habitants secs et tranchants comme elle, droits sous le soleil — des hommes de silex, fiers et éclatants. Du cap Creus — gruyère éolien — à Port Lligat (Port-lié), Dali renouvelle l'antique vénération vouée à Gaïa, la terre-mère (qui, pour lui, finira par se confondre avec sa femme Gala) — féconde nourrice des hommes et des dieux. Sur les bords de la mer rocheuse, "il a appris à limer et à limiter sa pensée" à l'horizon de ce ciel aqueux et des accroupissements mornes des dures collines qui étagent mélancoliquement leurs oliviers secs. Dali y est lui, c'est-à-dire Tout. Cadaquès est le nombril de la Terre, son noyau dur. Quand il partira pour "le vaste monde", il ne fera jamais qu'exporter les âpres fruits de cette terre âcre et brûlée.

Quand il est à l'étranger, Dali reste l'indigène de Cadaquès qui amuse et provoque. "Avec son fanatisme de l'exactitude, il passe d'un coup de l'esprit à la lettre. Il exprime littéralement sa pensée ou son intuition par l'image ou le geste le plus légitime, en sautant les intermédiaires du discours rationalisant. Il brûle l'étape civilisée". En ce sens, Dali est un primitif, un pré-socratique, un homme d'avant la dialectique, s'abreuvant sans fin aux sources dionysiaques des rhapsodies antiques.

Dali-Satyre, Dali-homme-tragique car, comme le dit Nietzsche : "Dans la tragédie, l'état de civilisation est suspendu ; l'on en revient à un état antérieur à la vie policée et pratique". La tragédie c'est l'affleurement de Dionysos et des grandes forces vives dont l'érotisme, manifestation existentielle du vouloir-vivre avec l'inexorable corollaire dont la menace est voilée par l'ivresse : la mort.

La mort : une des clefs espagnoles de Dali. Ne plus être Dali : inconvenable. "Il est très important de croire en Dali, dit-il. Je ne me vois pas mourir. Si je me voyais mourir, je ne pourrais plus peindre".

La mort le hante pourtant depuis toujours. Son premier tableau L'Âne pourri traduit par une subtile alchimie de couleurs cette obsession fondamentale composée à la fois d'attirance indicible et de dégoût physique. Le thème se trouve amplement orchestré dans Résurrection de la chair, danse macabre où des cadavres rhabillent leur squelette de chair.

La MORT, il faut la nier. Il jette tout son génie (car il en a), tout son orgueil dionysien dans la balance. Il place Dali devant elle pour l'offusquer, l'obnubiler (au sens propre) — Dali dont il parle à la troisième personne car Dali est sa création, son jouet, le point-limite de son idéal : pour Dali, Dali est à refaire chaque jour. L'exhibitionnisme, la mystification permanente — ses Dionysies personnelles qu'il appelle, lui-même, happening — sont sa propre déification. Par un savant dérèglement verbal et grâce aux luxuriances du défoulement, il s'étourdit et se laisse emplir d'un état d'âme "musical". Satyre sublime et divin, avec un irréalisme toujours plus fou de précision, il tente de se perdre, d'annihiler les crêtes vives de la conscience pour se fondre dans la joie cosmique du Tout. Perdre son individualité bornée, participer à Dionysos ou plutôt de Dionysos en s'enflant jusqu'à l'égaler. Parcourir les spires effrénées du langage qui étend ses plages sonores et colorées vers les profondeurs. Être Pan, être immortel…Non, cet esprit ne s'éteindra pas. Le tourbillon des époques, des lieux et des moments s'amplifie : des soleils éclatent et meurent, il les remplace d'une inflexion de voix. Le temps est comme aboli : le futur se conjugue au mode antérieur. Dali se harasse en ahanant ses rauques litanies catalanes : pivôt du Monde, il gravite avec lui. Tout s'ordonne autour de son mouvement dans une magnifique hyperbole… Mais, tenace, il reste l'instinct de conservation qui rappelle la conscience et lui interdit de se jeter dans l'Etna… Glisser dans les cendres écumeuses d'une folie plus jouée qu'éprouvée, boire le sable chaud des fantasmes : vaine pêche d'absolu. La conscience ramène toujours l'argonaute imprudent et impudent à la lisière…

Le complexe de Dionysos, ce serait cet échec. Se vouloir Dionysos : démiurge du Grand Tout, se fondre dans l'esprit du Monde. Se vouloir celui qui ne peut plus mourir et heurter son front à la voûte.

Telle est la quête dalinienne : réduire par son imagination suractivée l'écart entre les choses réelles. Il ne déforme pas la réalité, il la transforme et transporte. Il métamorphose cette "géologie qui dort sans sommeil" en pain de rêves afin d'unifier le monde, de s'en faire un cocon qu'il finira par emplir de son Moi : se sur-créer pour s'incorporer le Tout.

Finalement, créer, peindre quelque chose comme une œuvre (depuis déjà quelques années, il s'est enfermé dans un académisme "pompier" volontairement inexpressif) lui importe infiniment moins que de manifester partout et toujours, sur tous les registres, son "vouloir-être". Face au consentement quasi général à un être amoindri, — comme certains primitifs disent "Tu es" pour dire bonjour — Dali proclame urbi et orbi : "Je suis !".

Dali est, envers et contre tous. Cette expression n'a pas besoin de prédicat ou bien l'attribut ne serait qu'un vain duplicata du sujet.

(Rennes, 1969)

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