samedi 15 septembre 2007

COMMENTAIRE DU "BANQUET" DE PLATON (1)

Distance et fidélité (Prologue, 172a-174a) L’enchâssement des récits, tel qu’il apparaît dès le début du dialogue, allégorise, à notre sens, les aléas, les nécessités et les bonheurs de la transmission propre à une pensée qui souhaite, malgré le temps, ses déformations et ses déperditions, demeurer fidèle à son objet essentiel. Apollodore, qui ici s’exprime et tiendra pour nous le rôle de « narrateur », ne fait que reprendre de mémoire le récit à lui rapporté par Aristodème qui fut, en personne, témoin de l’événement, mais cette version a été authentifiée par Socrate. L’on évoque aussi grâce à l’intervention d’un certain Glaucon une autre voie, moins assurée, de la légende socratique, passant par Phénix, le fils de Philippe (parfaits inconnus). Ce qui est notable également, dans la lignée mémorielle privilégiée par Platon, c’est qu’Apollodore autant qu’Aristodème sont des disciples zélés voire fanatiques de Socrate. Ils tiennent à imiter en tout leur modèle et à perpétuer la vérité de son enseignement par leur action quotidienne et par leur parole vive ; ils manifestent par leur exemple qu’en leur temps, la philosophie est d’abord un mode de vie et qu’elle ne prospère que par l’entremise d’un logos dialogique sans cesse revivifié par la voix, préfigurant sur ce point la mise en garde du Phèdre envers la fixation ou le figement propres à l’écrit. Une telle mise en abyme sera répétée ou réfléchie au cœur philosophique du dialogue, au moment où Socrate, au lieu de se lancer dans un discours univoque construit sur un mode rhétorique d’apparat, prétendra raconter l’échange dialectique et pédagogique qu’il eut, en son jeune temps, avec Diotime, la « sage-femme » de Mantinée à qui il devrait son art de la maïeutique autant que son savoir sur Éros. Ce redoublement est aussi un nouveau recul symbolique dans le temps destiné à asseoir une manière de légitimité liée au sacré et à la tradition. En effet, le champ temporel interne à l’intrigue, empruntant à l’histoire effective, et le temps de l’écriture font s’intégrer et se répondre des moments éloignés les uns des autres et relativement discords que la « mise en intrigue » platonicienne noue pour la plus grande gloire de son modèle idéal. L’événement supposé du banquet offert par Agathon pour célébrer son prix de tragédie se situerait en 416 av. J.-C., année où effectivement le dramaturge en question remporta le concours aux Lénéennes. Nous sommes quelque temps avant la compromission de Phèdre, le premier des orateurs du banquet et le « père » de l’invitation à faire l’éloge d’Éros, dans le scandale de la parodie des mystères d’Éleusis, et juste un an avant l’affaire de la mutilation des Hermès et l’expédition de Sicile qui ruina la carrière politique d’Alcibiade. Celui-ci fait d’ailleurs ici le point sur la complexité et l’étrangeté de la relation qu’il entretient, depuis près de vingt ans, avec son maître et amant et le moment est opportun pour cette synthèse en forme d’éloge. Aristodème, donné pour un amant de Socrate, était, lui, un peu plus âgé que le philosophe qui avait, en 416, cinquante-deux ou cinquante-trois ans ; Apollodore est de la génération suivante — il était encore enfant en 416 — et il fait son récit — notre dialogue — entre 407 à peu près et 399, année de la mort de Socrate, puisqu’il a eu le temps et le moyen de vérifier auprès de ce dernier l’exactitude des propos d’Aristodème. Le dialogue est composé par Platon un peu avant 375, à un moment où tous les principaux protagonistes du dialogue sont morts, alors qu’il s’est rendu pleinement maître de sa doctrine. L’épisode de Diotime nous ferait, lui, remonter jusqu’à 440, époque où Socrate a la trentaine et s’initie encore à un mode de vie qu’il définira plus tard comme « philosophique ». Ainsi nous aurions une chaîne de fidélité dialogique et dialectique, s’enracinant dans une sacralité dont Diotime est la plus haute garante. Et c’est ce lien, manifesté et magnifié, qui permettrait à Platon de faire éclore, dans et par son logos personnel, la quintessence d’une pensée que la vivacité sans cesse reprise des voix au fil des temps et des générations maintient en rapport avec l’origine divine, démonique et humaine de la maïeutique socratique, à placer délibérément sous le signe d’Éros, le héros de la fête.

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