Nous fûmes débarqués avec nos bagages sur le minuscule port de Délos par le petit vaisseau de croisière qui nous avait menés à Chios, à Çanakkale en Turquie (pour visiter les ruines de Troie), à Thasos et au mont Athos. C’était là l’îlot aride, la terre flottante et sans racines qui avait accepté de recevoir Létô qui y mit au monde Artémis puis Apollon. L’île, ensuite couverte d’or, s’enracina au centre de la mer grecque et prit le nom de Délos, « la brillante ». Aux temps historiques, alors que l’île recevait en hommage les hécatombes de toute la Grèce, l’on n’avait pas le droit d’y naître ni d’y mourir. Elle est toujours aussi aride, l’île devenue musée en plein air où l’on cuit rudement sans presque d’abri et où l’on se nourrit de mémoire et de poussière. De nos jours, l’on n’a pas le droit d’y dormir et l’île se vide le soir venu. Nous fûmes soulagés, après une longue journée de visite, de prendre un incertain canot qui nous conduisit jusqu’à Mykonos sur une mer hargneuse aux vagues violines qui me fit enfin comprendre la métaphore homérique de « mer vineuse ». Et il me resta, violente en l’esprit, l’image de la Terrasse des lionnes sous le soleil sans tain d’une radieuse journée grecque, dans la lumière improbable d’un midi d’outre‑monde.
HORS
Dans quel monde aboient-elles
les lionnes de Délos ?
Blanches émaciées
elles restent sans soutien
sur l’île où l’on ne peut
naître mourir dormir —
la vie c’est ailleurs
par-delà la mer rudoyante.
Délos nous fait ainsi toucher à une ultime métaphore‑métamorphose de l’île, de l’insularité, celle de l’île errante et fantomatique, hors monde, hors temps & lieu, hors vie même… L’île où l’on ne saurait habiter ni demeurer et que l’on croise et rencontre presque au hasard, pour un instant seulement, un instant de suspens et d’éternité. Elle apparaît au fond des rêves comme le refuge impossible et plénier où l’on conjoindrait enfin l’essentiel qu’on ne saurait pourtant tenir. Elle est le terme idéalement projeté ou le point d’un nouveau et improbable départ qui satisferait enfin : le Royaume des Eaux‑Blanches des légendes nordiques. Elle est la tension maintenue entre un ici tangible mais sourd, opaque et fermé et un ailleurs inaccessible mais clairement ouvert. Elle est le bond à vide ou sur le vide qui garantit le centre et la naissance tout en réaffirmant l’absence des racines. C’est son apparition en songe qui a engendré le mythe d’Avalon et des îles fortunées qui est une variante du paradis et une île pour les âmes défuntes. C’est sa résurgence perpétuelle en notre cœur comme désir et comme regret, comme tension, déception et espérance qui fait éclore au bout de nos lèvres, sur le bord même de la vie, le soir, le matin ou en pleine nuit, ce chuchotis, un peu honteux parfois après tant d’expériences diverses et contradictoires : « Toutétil, oui, toutétil ! ».
Écrit en 2005
Dans quel monde aboient-elles
les lionnes de Délos ?
Blanches émaciées
elles restent sans soutien
sur l’île où l’on ne peut
naître mourir dormir —
la vie c’est ailleurs
par-delà la mer rudoyante.
Délos nous fait ainsi toucher à une ultime métaphore‑métamorphose de l’île, de l’insularité, celle de l’île errante et fantomatique, hors monde, hors temps & lieu, hors vie même… L’île où l’on ne saurait habiter ni demeurer et que l’on croise et rencontre presque au hasard, pour un instant seulement, un instant de suspens et d’éternité. Elle apparaît au fond des rêves comme le refuge impossible et plénier où l’on conjoindrait enfin l’essentiel qu’on ne saurait pourtant tenir. Elle est le terme idéalement projeté ou le point d’un nouveau et improbable départ qui satisferait enfin : le Royaume des Eaux‑Blanches des légendes nordiques. Elle est la tension maintenue entre un ici tangible mais sourd, opaque et fermé et un ailleurs inaccessible mais clairement ouvert. Elle est le bond à vide ou sur le vide qui garantit le centre et la naissance tout en réaffirmant l’absence des racines. C’est son apparition en songe qui a engendré le mythe d’Avalon et des îles fortunées qui est une variante du paradis et une île pour les âmes défuntes. C’est sa résurgence perpétuelle en notre cœur comme désir et comme regret, comme tension, déception et espérance qui fait éclore au bout de nos lèvres, sur le bord même de la vie, le soir, le matin ou en pleine nuit, ce chuchotis, un peu honteux parfois après tant d’expériences diverses et contradictoires : « Toutétil, oui, toutétil ! ».
Écrit en 2005
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