vendredi 14 septembre 2007

POUR YVES TANGUY


I

Dormeuse

/ comme d'un bras replié derrière la tête le mol étirement, elle sombre jusqu'à s'abolir musculairement dans la verdure interstitielle de parallèles gagnées au tire-ligne / la mer saignée à blanc est le repaire d'une chevelure / arraché au sable par un peigne imaginaire un mont s'érige en filigrane / double front, simple et nuageuse crinière / encorné d'un cône orné d'une mèche flottante affouillant tel un projecteur les mouvances telluriques / étrange stagnation — au zénith — d'une tête ovoïde sans regard — coiffée d'une queue de cheval patibulaire ondoyant dans le sens du vent cosmique / ses mains aux doigts incertains égrènent des nébuleuses putrescentes / le velu se ramasse sur soi / du tas à l'ombre d'un monticule — "ô les beaux jours" / du roseau lointain à la larme spermatique lactescente / s'offre seul à contre-courant, à contre-force ce sigma à l'envers que l'on peut lire comme un grand "3", le chiffre-clef du songe / sésame destiné à n'entrouvrir que l'absence tout éclairée du sens /

(1927, huile sur toile, 55,5 x 46 cm, Collection particulière, Paris)

II

Sans titre

/ bander l'arc de ses cils / faire flamber de laiteuses oriflammes à la pointe oblique des lances / sur l'horizontale bleuité des arrière-plans montent à l'assaut de montueuses ondulations chtoniennes de nuance violacée / une lumière froide issue du dehors projette sur ce fond tourmenté les ombres charnues de formes ciliées et pommelées comme des beignets terreux / au centre s'élève la tour où trône le roi difforme et potelé de cette création à l'état naissant / figure souveraine barrée d'un arc isocèle oblitérant la vertigineuse ascension charnelle / géométrie clinique éclose de l'œuf cosmique en fusion / s'ériger, folâtre ambition d'une nature encore informe s'éveillant à l'extrême frange de la vie /

(1927, huile sur toile, 115 x 81 cm, Collection vicomtesse de Noailles, France)

III

Pour rompre l'équilibre

/ insectes hiératiques / faucheux dégingandés ou mantes religieuses émettant des vapeurs, mornes témoins de rigidités antérieures / des coulures comme d'un métal fondu brusquement plongé dans l'eau froide s'étirent avec l'épaississure d'un sirop surchargé de sucre / reptations colorées d'une matière dont la forme plastique est rongée par un creusement insidieux / comme d'un œuf brisé la lente et albumineuse coulée vide aussi l'œil crevé du jaune / une cuillère périscopique scrute les prémisses rosacées d'une aurore prolongeant en fondu-enchaîné le sol incertain où croupissent ces fluides mutations / c'est la vision, retournée sur soi, d'un œil ouvert à demi, saisissant au rebond les formes floues projetées par la lumière matutinale sur la moire dansante de sa rétine /

(1927, huile sur toile, 45 x 54 cm, Collection M. et Mme Garson, Paris)

(Primel-Trégastel, août 1974)

1 commentaire:

Diotimos a dit…

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