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dimanche 14 octobre 2007

CARTES POSTALES (4 et dernière)




SÉPULCRE ROYAL

Miary — Sud malgache

Attacher le mort à une forte branche :
qu'il se dévête de chair
pour afficher l'os —
gagner son droit au tombeau

— le cairn aux trois ailes orientées
monceau de pierres irrégulier
évidé en son centre jusqu'au sol —

et en ce cœur vide, la place du Roi :
une cloche de bronze,
un coffre de bois pourri
arc-bouté sur ses ferrures,
un vase de Chine à motifs bleus —

se tenir de biais — sur un roc branlant
face aux ancêtres
dans l'ouverture sans promesse
des choses visibles ?

lundi 1 octobre 2007

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (6)



La chambre de méditation est bâtie à mi-pente dans un paysage ordinaire de verdures et de maisons. A la fois perchoir et "pensoir", elle lève contre le ciel et ses nues le mur de verre du voyage, de l'errance sur place qu'est toute pensée qui vagabonde. Le regard n'y embrasse que la moitié d'une révolution solaire mais cela doit suffire à qui devine ou invente le reste. En elle, le mouvement est immobile, la vie quiète et muette, le sommeil lié à son fonds et à son revers, songe ou insomnie. C'est la guette du guetteur, vigie de la pensée et du rêve endurants. Et peut-être aussi le lieu non lieu où se forme l'image ; chambre des fantasmes et de l'écriture. Elle reste, en tout cas, la chambre des questions.

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (5)




d'après un dessin de Pierre Klossowski

C'est Diane en personne qu'il a livrée à quelques collégiens, à cet âge où les désirs et les rêves sont tendres et blancs comme des radicelles. Avec une inhabileté pleine de grâce ils s'escriment tous ensemble sur les boutons, les dentelles, les jarretelles, les nylons de la déesse offerte, incurieuse, à leur curiosité inventive et ces petits garçons font claquer les élastiques à plat sur les chairs comme une timide prémonition de victoire. Tour à tour ils tenteront de combler dans la solennité du rite la béance divine et ils y puiseront pour la première fois le manque toujours recommencé.

vendredi 21 septembre 2007

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (4)



A l'enseigne de la Grande Ourse peut faire halte le pèlerin, le passant hanté par la poignance polaire. Le contrecœur d'un foyer ardent lui souffle au visage l'ardeur et comme la braise de l'autre visage, éclat lucide et cru de l'œil d'outre-chair. Demain il montera dans la barque du Soleil — ou dans l'humble patache des pestiférés. Mais à l'entrée du Pont étroit il verra son Ange. Il se ménage une fois encore le sommeil du voyageur, rempli de pas légers, comme dansés ou comme enlevés par l'essor d'une certitude candide ; l'obstination secrète de l'aiguille aimantée désignant le but et le chemin du retour.

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (3)




Minotaure, tu ne fus sans doute d'abord qu'un beau garçon au sexe plus aigu et plus alerte que corne bovine. Et si tu sais nous revenir, ô toi l'immolé-vif ! peut-être mesureras-tu ce qu'il convient à l'envergure, au vide entre les pointes ! Tenant le manque à la hauteur de ton visage détourné, assumant le risque de l'offrande entre tes mains serrée, tu rassembles l'élégance et l'élan de la tête encornée sur le corps bondissant de l'éphèbe. Prisonnier sans abri d'un rempart impuissant, qu'enfermes-tu à l'ombre de ces murs savamment rencognés, scellés de la double hache minoenne ?

mardi 18 septembre 2007

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (2)



Là où rêvent les mots, là où ils désirent s'ouvre le lieu — lignes et couleurs — d'une libre baignade : les ébats aquatiques-érotiques de corps blancs et bruns, dénudés jusqu'au fauve, jusqu'à la morsure qui mortifie la chair pour la soumettre à la cadence du rut. Animal ou dieu, n'importe ! l'un passe en l'autre incessamment. Le spasme est dilacération à venir — qu'elle se réalise à l'orée des corps ou demeure en suspens dans l'eau du regard. L'humain est toujours l'étrange là où les rêves vont boire à la source.

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (1)








Qu'est-ce que le rêve éveillé des mots ? Il semble que l'image puisse naître de la forme et de la couleur des sons, épouser la chaîne puis la trame sonores, en revêtir le sens et s'animer, devenir scène à part entière. Il semble qu'un rythme avant-coureur, immergé dans le magma préréfléchi du langage qui ne cesse de hanter, de nourrir, de stimuler notre cerveau en travail, informe cette émergence et lui permette de se produire. Toutefois ce rythme qui nous "tient" et fait de nous des hommes reste une énigme : il se caractérise moins par une cadence naturelle ou culturelle formalisable que par le vide ou le manque, le blanc ou le silence qui en situe le cœur battant. Il ne nous importe et ne nous atteint que par là où il se dérobe.
(Voir Rêve et poésie)

Dans la tignasse des comètes, roule l'or des chats,
désespoir des orpailleurs, boue des alchimistes.
Le damasquineur rêve, lui, au fil de la dague
d'un pubis aérien frisé de métal clair.
Et le bond félin de l'Idée sur la vierge nocturne
au teint de lait, aux cheveux de lune pleine,
criblés des grains de toutes les plantes nubiles,
réalise l'union mystique. Mais dans l'argent
démonétisé de l'aurore, s'éteint le long corps
silentiaire, fendu comme un bois sanglant.
A son flanc, la lampe seule vit encore.

dimanche 16 septembre 2007

CHAMPS-ÉLYSÉES CLEMENCEAU


Quand le métro se fait palimpseste, il ouvre au rêve sa voie...

vendredi 14 septembre 2007

POUR YVES TANGUY


I

Dormeuse

/ comme d'un bras replié derrière la tête le mol étirement, elle sombre jusqu'à s'abolir musculairement dans la verdure interstitielle de parallèles gagnées au tire-ligne / la mer saignée à blanc est le repaire d'une chevelure / arraché au sable par un peigne imaginaire un mont s'érige en filigrane / double front, simple et nuageuse crinière / encorné d'un cône orné d'une mèche flottante affouillant tel un projecteur les mouvances telluriques / étrange stagnation — au zénith — d'une tête ovoïde sans regard — coiffée d'une queue de cheval patibulaire ondoyant dans le sens du vent cosmique / ses mains aux doigts incertains égrènent des nébuleuses putrescentes / le velu se ramasse sur soi / du tas à l'ombre d'un monticule — "ô les beaux jours" / du roseau lointain à la larme spermatique lactescente / s'offre seul à contre-courant, à contre-force ce sigma à l'envers que l'on peut lire comme un grand "3", le chiffre-clef du songe / sésame destiné à n'entrouvrir que l'absence tout éclairée du sens /

(1927, huile sur toile, 55,5 x 46 cm, Collection particulière, Paris)

II

Sans titre

/ bander l'arc de ses cils / faire flamber de laiteuses oriflammes à la pointe oblique des lances / sur l'horizontale bleuité des arrière-plans montent à l'assaut de montueuses ondulations chtoniennes de nuance violacée / une lumière froide issue du dehors projette sur ce fond tourmenté les ombres charnues de formes ciliées et pommelées comme des beignets terreux / au centre s'élève la tour où trône le roi difforme et potelé de cette création à l'état naissant / figure souveraine barrée d'un arc isocèle oblitérant la vertigineuse ascension charnelle / géométrie clinique éclose de l'œuf cosmique en fusion / s'ériger, folâtre ambition d'une nature encore informe s'éveillant à l'extrême frange de la vie /

(1927, huile sur toile, 115 x 81 cm, Collection vicomtesse de Noailles, France)

III

Pour rompre l'équilibre

/ insectes hiératiques / faucheux dégingandés ou mantes religieuses émettant des vapeurs, mornes témoins de rigidités antérieures / des coulures comme d'un métal fondu brusquement plongé dans l'eau froide s'étirent avec l'épaississure d'un sirop surchargé de sucre / reptations colorées d'une matière dont la forme plastique est rongée par un creusement insidieux / comme d'un œuf brisé la lente et albumineuse coulée vide aussi l'œil crevé du jaune / une cuillère périscopique scrute les prémisses rosacées d'une aurore prolongeant en fondu-enchaîné le sol incertain où croupissent ces fluides mutations / c'est la vision, retournée sur soi, d'un œil ouvert à demi, saisissant au rebond les formes floues projetées par la lumière matutinale sur la moire dansante de sa rétine /

(1927, huile sur toile, 45 x 54 cm, Collection M. et Mme Garson, Paris)

(Primel-Trégastel, août 1974)

jeudi 13 septembre 2007

RÊVE ET POÉSIE



Répondant à un questionnaire de Paul Chabaneix qui, pour sa thèse de médecine, l’interrogeait sur son rapport d’homme et de créateur au rêve nocturne, Mallarmé établit un partage qui semble pertinent et précieux pour apprécier le lien entre rêve et poésie : “Au fond du rêve, peut-être, se débat, en tant que pertes, l’imagination de gens lui refusant un essor quotidien : punition, n’en pas profiter personnellement, par un oubli au réveil ou quand on revient à soi. Aussi le poëte qui, véritablement, rêve éveillé (est‑ce en raison de cela que je n’ai plus le sommeil, depuis, déjà bien des années ?) n’attend-il rien des surprises de la nuit.” (Lettre du 20 mai 1897)

Le poète établit ici un jeu de ”vases communicants”, bien différent de celui que proposera, plus tard, André Breton car il est négatif. Mallarmé privilégie l’imagination créatrice par rapport au rêve nocturne ou diurne qui ne serait qu’une frustrante compensation réservée à ceux qui, ordinairement, n’usent pas de cette éminente faculté humaine. Et le “rêve éveillé” du poète est, en fait, la mise en œuvre constituante de la capacité imageante s’opposant et à la fantaisie sans poids de la rêverie et à la production inconsciente des songes. Toutefois — Mallarmé le sait mieux que quiconque —, le travail de l’imagination poétique passe par les mots auquel il souhaite “céder l’initiative”.

Qu'est-ce donc que le rêve éveillé des mots ? Il semble que l'image et le mouvement puissent naître de la forme et de la couleur des sens et des sons mêlés, épouser la chaîne puis la trame sonores, en investir les sens et s'animer, devenir scène à part entière. Il semble qu'un rythme avant‑coureur, immergé dans le magma préréfléchi du langage qui ne cesse de hanter, de nourrir, de stimuler notre cerveau en travail, informe cette émergence et lui permette de se produire. Toutefois ce rythme qui nous "tient" et fait de nous des hommes reste une énigme : il se caractérise moins par une cadence naturelle ou culturelle formalisable que par le vide ou le manque, le blanc ou le silence qui en situe le cœur battant. Il ne nous importe et ne nous atteint que par là où il se dérobe.

Je voudrais donner un modeste exemple de ce travail et de ce rêve éveillé. Voici un tout petit poème qui naquit à l’occasion d’un changement d’adresse postale : poème de circonstance, manière de double quatrain‑adresse comme les aimait Mallarmé et qui vaut moins en lui‑même que par son exemplarité.

Le girasol

Cet œil de lait
au pourchas du soleil
est une pierre-lumière
gorgée de rayons —

Vois comme dans le noir
— mieux qu’un œil de chair —
amoureuse elle rend
plus qu’elle n’a pris !

Il y eut un réel plaisir et l’amorce d’une rêverie verbale lorsque je découvris, dans le dictionnaire, que le terme “girasol” rejoint par son étymologie le mot tournesol : ce qui se tourne vers le soleil et un mouvement s’esquissait comme image et déjà comme “symbole”. Le “girasol” est une variété d’opale employée en joaillerie. J’appris, dans une encyclopédie, que sa teinte ou son “eau” est laiteuse. D’où un premier jet : “cette opale de lait” associée à l’expression baroque “au pourchas du soleil” (reformulant l’idée du tournesol). Mais se surimposa une image, peut-être obsédante et un peu affolante pour moi, celle de l’”œil blanc”, à la fois aveugle et concentrant la lumière en sa “laitance” — proche du symbole de l’aveugle-voyant restituant, grâce à sa cécité éclairée du dedans, une semence de savoir. Le mot composé est une forme abrupte de métaphore par assimilation des éléments rapprochés et “pierre-lumière”, grâce aussi aux sons, tient en soi la dureté et la permanence bornée — l’intimité — de la pierre en même temps que la fluidité et l’illimité — l’extériorité — de la lumière : il en résulte une sensation rêveuse (née des mots, née de la (re)présentation de la pierre précieuse, née d’un fonds personnel) de concentration et de pléthore propre à l’œil comme à la pierre lumineuse (bien que laiteuse) appelant à une expansion, à un rayonnement second (phoniquement aussi œil [œj] appelle soleil et rayons).

Le second quatrain est ce rebond, dans une nouvelle dimension, du mouvement induit par le premier et il sort de son champ de représentation pour ouvrir une dimension plus proprement symbolique. L’évocation d’une lumière concentrée en un point à la fois vivant et minéral suggérait la restitution de l’éclat ainsi emmagasiné et, pourquoi pas, dans la nuit où l’œil aveugle-voyant brillerait enfin de toute sa luminosité empruntée en même temps que de sa lumière propre. Un tel dynamisme n’est pas sans évoquer celui de l’amour qui se nourrit de ce qu’il emprunte ou dérobe à l’aimé mais qui ne serait que rapt et prédation brutale s’il n’était pas capable de donner infiniment plus qu’il n’a pris. Un double équilibre phonique : “vois”/”noir” , “plus”/pris assure la carrure d’ensemble du quatrain où liquides [l, r] et nasales [m, n] jouent autour de quelques vélaires [k] qui font comme la colonne vertébrale. “Œil de chair” fut d’abord “œil de chat” (qui est aussi un nom de pierre précieuse) : mais “l’œil de lait”, mythique, vaut mieux qu’une brillance constante, même nocturne, bien mieux qu’un simple “œil de chair”. Miroir de l’âme, il est le point de rencontre entre dedans et dehors, entre corps, avant-corps et esprit, entre jour, crépuscule et nuit, entre vue, voyance et cécité, entre “aimance”, amour et désir…

Et le rythme, avant-coureur et final, intelligible et sensible ? Je crois qu’il doit moins à la musique des mots ou des idées, à la tissure des images qu’à une certaine candeur. Je le sens vibrer ici dans l’interstice entre nuit et éclat, saisie et don, excès et préciosité, ébouissement et aveuglement, latence et laitance, chair et pierre, œil et soleil… Intime déhiscence porteuse de rêve, initiatrice d’éveil.