dimanche 23 septembre 2007

COMMENTAIRE DU "BANQUET" DE PLATON (3)


L'Eros "céleste" unissant Héraclès et Iolaus



Les deux Éros (Discours de Pausanias, 180c-185c)
Pausanias, lui, se veut le défenseur d’une aristocratie plus contemporaine et le mieux insérée possible dans la mentalité de la cité athénienne. On peut voir aussi en son propos une sorte de plaidoyer pro domo. En effet il forme avec Agathon ce que l’on appellerait de nos jours un « couple gay » et ce lien prolongé par deux hommes qui s’aiment au-delà des limites temporelles civilement admises (Agathon atteint la trentaine et Pausanias a à peu près quarante-cinq ans) pose tout de même un petit problème à Athènes en cette fin du Ve siècle. C’est pourquoi il distingue d’emblée deux types d’Aphrodite et donc deux types d’Éros. L’un est dit « céleste », l’autre « vulgaire ». En fait, en amour comme en de multiples autres actions, c’est « la façon d’accomplir cette action » qui est belle ou honteuse, estimable ou méprisable. L’Éros et l’Aphrodite « vulgaires » s’intéressent autant aux hommes qu’aux femmes et « opèrent à l’aventure », en quête d’une satisfaction immédiate, voire bâclée, sans souci de relation durable et approfondie. Promiscuité et papillonnage sont les moteurs de ce désir inconstant et qui ignore sa vraie nature. Par contre, l’Aphrodite et l’Éros dits « célestes » ne participent que du mâle et chaperonnent donc un amour exclusivement homosexuel. Mais, pour aimer les jeunes garçons, selon cette belle et divine manière, il faut attendre que ces derniers aient atteint « le temps où la barbe pousse », c’est-à-dire en plus de celle du corps, la puberté de l’âme (ce qui, là encore, va contre le préjugé le plus répandu à l’époque et qui veut qu’un garçon dont le poil apparaît ne soit plus aimable). Et l’amant s’adresse autant à l’esprit qui s’affermit qu’à la grâce physique car il vise une relation à long terme où il intervient en mentor puis en compagnon fidèle et aimant, peut-être même « toute la vie » (tout comme Pausanias partage son existence avec Agathon). La relation entre amant et aimé n’a plus aucune finalité liée à l’honneur guerrier, mais elle tend à une forme d’excellence et d’harmonie où les plus hautes valeurs morales et intellectuelles sont recherchées, respectées et développées dans le cadre d’une honorabilité à la fois personnelle et civile. Le discrédit qui porte souvent sur l’amour des jeunes garçons est dû au fait que trop d’amants « vulgaires » ne s’attachent aux adolescents en fleur que pour le plaisir du moment, les laissant tomber alors même que leur esprit s’affirme. Pausanias en profite pour tracer un tableau socio-politique de l’homosexualité en Grèce et même au-delà. Chez les Barbares et chez les peuples qui ont adopté leurs vues, la chose est honteuse et Pausanias veut penser que c’est chez eux comme sous les régimes tyranniques : l’indépendance d’esprit, le goût du savoir, la culture du corps et le sens de l’honneur qu’inculque ce type de relations — quand il vise l’excellence — ne plaisent pas aux tyrans car ces valeurs mettent leur pouvoir en péril (l’exemple classique en la matière est celui d’Harmodios et d’Aristogiton, aimé et amant, assassins d’Hipparque, frère du tyran Hippias). Chez les Grecs dont la mentalité n’a pas été altérée par les sophistes, l’homosexualité, entendue comme tradition quasi initiatique, est honorée. À Athènes, « la règle établie est beaucoup plus belle », mais elle est compliquée. D’une part, l’on apprécie que les relations de ce genre ne soient pas secrètes et qu’elles concernent les jeunes gens des meilleures familles, « fussent-ils moins beaux que d’autres ». L’on encourage les conquêtes amoureuses des amants et l’on a également beaucoup d’indulgence pour les folies que commettent les amoureux éplorés, éconduits, frustrés ou trompés. Pourtant les pères de famille et parfois les propres camarades des jeunes garçons veillent à ce que les amants potentiels qui rôdent autour des palestres ne puissent arriver à leurs fins : les pédagogues ont de sévères consignes et l’on soumet les adolescents à une stricte surveillance. C’est, dit Pausanias, que les amants « vulgaires » sont plus nombreux que les autres et ils risquent de corrompre les jeunes gens par des promesses fallacieuses voire dégradantes, en leur faisant des cadeaux ou en leur promettant un appui à une carrière future. Si les garçons se donnent pour obtenir quelque avantage matériel, ils s’amoindrissent et se ravalent eux-mêmes et il faut opposer à ces médiocres intérêts, le désir de s’améliorer, « l’aspiration au savoir et à toute autre vertu » que l’amant inspiré par l’Éros « céleste » sera en mesure de satisfaire et de développer chez son aimé. Pour que la relation homosexuelle entre un amant et un jeune garçon échappe à l’inculpation morale et au soupçon, il faut réunir, en une seule règle solide, ledit amour — qui reste un amour plénier et entier, du côté de l’amant du moins — à la recherche en commun, grâce à un échange réciproque de services rendus en toute justice, de l’excellence. Il y va nécessairement de l’intelligence et de la vertu, d’une relation éducative qui veille au progrès moral et à l’accroissement du savoir. « Ainsi donc il est beau en toutes circonstances de céder pour atteindre à la vertu. » Pausanias compte dépasser la réticence sensible en la cité telle qu’à l’époque, elle existe, par un redoublement d’aristocratie : à celle de la naissance qui prédispose au sens de l’honneur, il ajoute celle qui est caractérisée par l’aspiration aux plus hautes valeurs intellectuelles et morales. Ce faisant, il pense fortement à son propre cas, à sa relation avec Agathon qu’il idéalise, et sa vision idéale prépare celle que développera Diotime à la fin du discours de Socrate. Pausanias toutefois n’élève pas jusqu’à la contemplation mystique, il reste, à sa façon, dans les bornes des lois de la cité qu’il souhaite voir portées à leur plus haute et belle expression.

Le hoquet du comique (Aristophane passe son tour, 185c-185e)
Au moment de s’exprimer, Aristophane, peut-être parce qu’il a trop mangé ou trop bu, goulûment, est pris d’un hoquet incoercible. Érixymaque, le médecin, lui donne plusieurs conseils de praticien pour faire passer ce soubresaut intempestif et disgracieux. Cet épisode comique fondé sur l’intrusion du bas corporel dans une ambiance hautement intellectuelle est là pour rapporter la personnalité du grand auteur satirique à sa dimension habituelle, celle d’une vision de la vie où le corps parle, signifie et décide autant que le logos porté par la voix. D’ailleurs le discours d’Aristophane, avec son mythe de l’androgyne, nous rappellera tout à l’heure quelle est la puissance de la chair incarnée en une forme d’abord physique. En attendant, il laisse son tour de parole à Érixymaque.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

ce que je cherchais, merci