lundi 15 octobre 2007

"PATMOS ET AUTRES POÈMES" DE LORAND GASPAR



ou
soutenir l’insoutenable


quelqu’un en moi écoute sans relâche
l’inaudible battement dans les choses

Ce que font les choses, ce que fait le monde en son flux et en son ordre (bien que le principe et le vrai moteur ne cessent de nous en échapper) c’est “être là” et c’est bien là “la force tranquille d’être là des choses”… Ce que voudrait connaître et “comprendre” l’homme (prendre avec lui, prendre en lui, prendre sur lui) c’est ce que veut dire pleinement “être ici” :

comprendre vraiment ce qu’est être ici
nuage, martinet, homme ou caillou —

c’est ainsi dans les moments les plus simples
que le dire s’enracine en son vivre —

L’homme — et le poète, éminemment ! — est celui qui a toujours besoin (sauf en “les moments les plus simples”) de questionner l’accord, de réaffirmer le lien et de s’assurer un lieu qui est aussi le moment et le présent… Car les choses se donnent rarement telles qu’en elles-mêmes. Elles résistent, revêches, opaques, bornées voire hostiles, et l’homme se murmure alors : “Tout ce que savent faire les choses c’est être là mais sans nous…” Ce retrait, ce refus tiennent aux choses et tiennent aux hommes. Une alacrité singulière caractérise l’émergence du vif qui se produit alors aux dépens de tout :

Le petit jour dénudé de ses feuilles
l’être-ici cinglant des choses touchées
cailloux de la voix dans l’eau d’une source —


Et le toucher, même du regard, est risque de brûlure et de blessure… Et le médium utilisé par l’homme réplique à la violence par une autre violence. Car l’homme est, lui aussi, prédateur quand il soumet la nature à son aune et qu’il lui impose son sens de la mesure, ses modes de calcul et ses chaînes hypothético-déductives… La nature dans sa matérialité brute a quelque chose d’insoutenable en effet et l’homme, en universel barbare, est toujours tenté de rompre ou de déborder une alliance qui frustre ses espérances et ses envies les plus humaines.

Comment faire pour rouvrir le lieu et réaffirmer le lien sans spolier l’un ou l’autre des partenaires obligés et courir à l’échec ? Il faut, au monde, venir sur le mode du plus simple et du purement “spacieux” ; il faut, à l’homme, être en état d’accueil… Certains lieux — ils sont souvent de ceux où s’affirment l’empire de la lumière et/ou le flux rythmique des éléments, monts et ciel, île, mer et fleuve étale ou profond, désert, chott et vastes plaines ; ils ont nom, ici, dans le livre et dans la vie de Lorand Gaspar, Patmos, Sidi-Bou-Saïd, Raouad, Judée, Mer Rouge, Sefar ou Linaria — ces lieux déploient le simple et l’offrent tel quel comme spaciosité ouverte et “battement”… Certains hommes entretiennent, en marge de leur conscience vigile, de leur activité et de leur identité reconnues, une attention plus obscure mais toujours aux aguets, prête à saisir ce qui vient sans en avoir l’air, prête à scander le monde et à le vivre selon le rythme proposé par les choses. Au point de rencontre entre l’offrande et l’accueil, s’enfle en un seul et même souffle ce que les peintres japonais, adeptes du zen, appellent le “Ah !” des choses, soupir du monde, exclamation de l’homme, rythme enfin partagé… Mais c’est aussi soutenir l’insoutenable :

les yeux de nuit un instant grand ouverts
regardent chaque son ou battement brûler
d’un insoutenable qu‘il faut soutenir —

Insoutenable, ce “Ah !” l’est parce qu’il n’a pas besoin de soutien ni de support, il se suffit à lui-même, sans aide ni raison ni pourquoi… Il l’est aussi parce que nul ne saurait le porter ni le “supporter” longtemps, “cinglant” et brûlant, il déchire tout consensus pudique ou émollient et impose son contraire-complémentaire, avec le jour la noirceur du jour, avec la douceur de l’air l’aridité du roc aigu, avec le vent fertilisant et musardant la tornade, avec la tragédie de la vie la comédie de la mort et l’inverse, avec la chair vive parfumant de désirs la putréfaction et l’os sec… Il faut en effet être en mesure de soutenir le double assaut, d’assumer à chaque fois, à chaque instant, en chaque instant apparemment sauvé, la double part qui nous est faite et qui est pleinement nôtre, humaine, trop humaine :

ma langue natale comme tu sais te taire
sur les pierres noires de nuit
la seule lueur est ce battement
dans la gorge dont on ne sait
si c’est angoisse, prière ou accord —
mais où est la ligne de partage
entre ce rien qui coule sans bouger
une feuille et la houle qui emporte
la nuit, la maison, le nageur ?


La gorge peut délivrer le silence, le chant, la parole ou le cri d’angoisse quand elle se resserre sur son souffle le plus désespéré ; “ce rien qui coule” est entre vie et néant ; la “houle emporte” pour perdre comme pour sauver… La “ligne de partage” est parfois à peine discernable entre la tempête qui ravage au-dehors et le “bonheur d’entendre le vent au-dedans —”. “Tant de choses incomprises”, et qui le restent selon l’art trop ordinaire du comprendre, n’interdisent pourtant pas l’effort d’un “comprendre” — attentif, presque muet, poétique en un mot — où, en soutenant l’insoutenable, “l’être ici” (parfois “cinglant”, parfois plein d’“ardeur”, magnifique parfois) s’harmonise un instant avec “la force tranquille d’être là des choses” dans “l’indessinable/ pure jouissance d’être”, un instant seulement…

(Editions Gallimard, 2001)

1 commentaire:

Pierre a dit…

Je souscris.
P.