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mardi 20 novembre 2007

LA CHEVELURE



Notre faculté des lettres, bâtie à mi-pente devant un horizon marin immuable, me fait souvent penser à un vaisseau, surtout quand elle est conquise — escaliers, couloirs, terrasses — par les violentes rafales de l’alizé. Un jour de plein vent, au moment de repartir, alors que je marchais dans la coursive qui conduit de nos bureaux vers l’entrepont où sont rangées les boîtes-aux-lettres, je surpris par dessus la rambarde de la terrasse du second étage — notre pont supérieur —, un grand élan en écharpe de cheveux longs jusqu’aux épaules, châtains, soyeux, flottant dans le vent par dessus la tête, voilant la face… C’était la chevelure même en partance dans la jouissance de l’élément… L’emprise souveraine de l’air qui dérobe un temps le visage fait perdre délicieusement souffle et repères. Je crus d’abord à une fille, mais quelque chose de délibéré et de brutal comme d’un abandon sans retenue ni coquetterie me fit comprendre avant que je ne voie. C’était bien un garçon qui se laissait aller à cet essor presque impudique ! Il m’a entrevu, je ne sais s’il m’a senti acquiescer à sa volupté.

samedi 17 novembre 2007

POUR LIRE LAUTRÉAMONT



pour Giovanni

Qui entame la lecture des Chants de Maldoror — suivant en cela (mais sur une tout autre ligne) les recommandations de l’auteur lui même — souhaite en un premier temps se prémunir, se préserver de toute déconvenue, de toute frustrante surprise, de toute “erreur”, se disant haut et fort qu’il ne s’agit là que d’un parti pris, que du choix délibéré d’un discours excessif, d’un style et d’une allure provocatrice qui n’engagent pas plus loin que les mots, que la rhétorique mise en œuvre et revendiquée comme telle… Et, ainsi conforté, l’on commence à entrer dans ce tissu verbal, bien éveillé et déterminé à ne pas se laisser prendre à ses mailles et filets, à ne pas oublier ce qu’est censément le jeu… Mais l’on a à peine dépassé l’invocation initiale (que l’on réfère soigneusement en esprit aux invocations antiques, à l’Enfer de Dante et au romantisme noir…, satisfait de son savoir…) qu’avec l’image de l’âme imbibée comme “le sucre” par “l’eau” l’on tombe déjà littéralement dans le réel… Impression, conviction qu’emportera définitivement la description minutieuse de l’“angle à perte de vue de grues frileuses” triangulant le ciel d’une réalité moins symbolique que simplement réelle et donnée ici parce que telle. Pensant se maintenir sans coup férir dans l’orbe éthéré et sans conséquence du rhétorique pur, notre lecture s’effondre tout de suite sur le réel et ce choc nous met aussitôt à l’épreuve.

Que diable ces grues viennent-elles faire ici ? Elles ne sortent apparemment pas, comme les “étourneaux”, les “stercoraires” et les “pélécaninés” du Chant cinquième, de l’Encyclopédie d’Histoire naturelle du Dr Chenu, chapitre “Oiseaux”. Mais la description qui leur est consacrée est fondée sur le même principe : le décalque le plus minutieux d’une réalité tangible et observable extérieure au texte et à toute littérature et c’est moins sans doute, comme le veut l’un des commentateurs les plus récents de ce passage (J.-L. Steinmetz), pour souligner “l’importance pour Ducasse de la parole exacte de la science” que pour nous affronter brutalement, sans raison, au réel. Certes il y a un sens allégorique possible, préparé par la personnification, l’humanisation plutôt, de la grue la plus ancienne et qui décide pour tout le groupe de la direction à adopter, car à la fin de ce paragraphe-prologue l’auteur compare le changement de cap décidé par la grue qui conduit sa troupe à celui que devrait accomplir le lecteur timide ou susceptible d’être incommodé par l’orientation morale de l’œuvre.

Et le piège a fonctionné : le lecteur, intrigué et étonné, se demandant où on le mène, a lu jusqu’au bout du paragraphe et il s’est laissé prendre à l’angle étrange dessiné par les “grues frileuses”, se demandant désormais ce que signifie ce triangle dont le troisième côté reste absent (j’ai lu quelques beaux délires critiques sur cette inoubliable figure qui n’en est sans doute pas une mais la retranscription seule de la réalité)… Bref, celui qui voulait se prémunir de la rhétorique grâce à sa propre conscience rhétorique vient de chuter hors et il est perdu, commotionné, impressionné et compromis également, tout de suite invité, “ô monstre”, à se “renvers[er] de ventre, pareil à un requin” et à associer “les deux trous informes de [son] museau hideux” à un reniflement sanglant…

Toutefois, rassurons-nous, le narrateur semble bien venir au secours du lecteur : des indices textuels multiples comme ses interventions (ironiques et souvent démystificatrices), comme le choix de termes et de tournures légèrement discordants ou décalés (le “chemin philosophique” élu par la grue la plus sage ; “la paix des agréables cieux”, inversion équivoque…), rappellent qu’il s’agit bien de mots, de jeux de mots, que le lecteur joue avec le narrateur, l’auteur et le personnage des jeux de langage. Quand le lecteur croit être dans un régime de pure rhétorique, de jeu sans adhérence, des incongruités que rien ne prépare ni ne justifie le font tomber dans le réel. Quand il se démène quelques instants de trop en ce bourbier nouveau, imprévu, des perches rhétoriques et ironiques viennent comme l’arracher à son marécageux dilemme.

À notre sens, le Système-Maldoror (que parfait la vraie fausse palinodie des Poésies) fonctionne comme une farce ontologique. L’auteur, tout en prévenant benoîtement qu’il ne faudrait pas le prendre trop au sérieux, monte une horlogerie rhétorique, immorale-monstrueuse et sadienne ou hyper-morale genre prêchi-prêcha, selon le réglage privilégié à un moment ou à un autre. Mais des décrochages inattendus, des coups de gong ou de boutoir font sans cesse sombrer cette apparente machinerie (cette machination) dans ce qui indéniablement est, “ek-siste”, dans l’étant manifestant l’être, et ce monde réel apparaît en même temps comme une inconcevable farcissure d’étants (objets, êtres, dimensions, situations), déréglés ou soumis à des règles vouées à éternellement nous échapper (comme le triangle des grues, le tourbillon des étourneaux ou les fantaisies sinistres des maelströms, des ouragans, de tous les prédateurs et de toutes les vermines). De constants retours (recours) au texte, à la seule réalité comme à la seule vérité textuelles, tentent toutefois de corriger cette redoutable impression incessamment reprise, remise au jour. La farce, ici, est le fruit des jeux de langage dont la magnifique fécondité est déjà une farcissure hétéroclite et complexe. Mais ladite farce a aussi, faisant chuter dans l’étant, une visée ontologique et elle nous révèle “l’être” aussi farci et farcesque que la rhétorique et le langage en leurs jeux... Entre les deux faces de la farce, farcissure inquiétante et grotesque, dérision cruelle et destructrice, commotion sidérante et dénégation, il faudrait à chaque fois tenter de retenir la moindre et l’auteur-narrateur, en trop exact pervers textuel, ne cesse de nous ballotter, nous vouant à l’ivresse d’une oscillation sans but ni butée.

dimanche 4 novembre 2007

GUÊPE MAÇONNE



Le fait de vivre fenêtre ouverte presque toute l’année (grâce en soit rendue au climat !) entraîne parfois de curieuses osmoses, d’étonnants croisements. L’air est le même dedans dehors : de vrai, aucune solution de continuité, et la nature glisse dans la culture. Ainsi d’une guêpe maçonne qui prit l’un des rayons de ma bibliothèque pour lieu propice à l’édification d’un nid, de son nid apparemment car je la vis toujours travailler solitaire. L’affaire dura bien une quinzaine et je m’efforçai de ne pas la troubler. Jour après jour elle façonna au bout d’un court pédoncule flexible une élégante cupule composée de minuscules alvéoles serrées les unes contre les autres. L’ensemble ressemblait à une petite tête de coquelicot ou de pavot dépourvue ou dépouillée de ses pétales. L’assiduité de l’insecte était remarquable et rien ne pouvait distraire son labeur, pas même une observation rapprochée de ses allées et venues comme de son activité. Le jeu devint routine jusqu’au moment où je ressentis une soudaine différence dans le comportement de l’animal qui eut l’air plus agité, presque anxieux et je remarquai alors très vite que la guêpe ne bâtissait plus mais défaisait au contraire ce qu’elle avait construit et cimenté elle-même. Le travail — de récupération des matériaux, sans doute —, plus fébrile, prit moins de temps que l’élaboration initiale et bientôt il ne resta plus sous mon étagère qu’un avorton de tige terminé d’un renflement noirâtre et mou, desséché, le simple déchet d’une structure vivante entièrement déconstruite. L’insecte architecte avait corrigé son erreur, inquiet dès qu’il eut compris sa méprise. Comment ? Cet acte de conscience reste un mystère et s’impose comme un fait. Il y a peut-être des coexistences impossibles, des distances nécessaires, des ordres à ne pas mêler. Il me reste un regret — de curiosité frustrée — devant cette promesse effacée, devant cette rencontre manquée.

20 septembre 2004

mercredi 24 octobre 2007

"JETS D'AILE VENT DES ORIGINES" DE BORIS GAMALEYA


Boris Gamaleya et Diotimos à Aiglun

Aile donne-nous…

Ainsi, puisque sont accumulés en cercle
Les sommets du temps, et que les bien-aimés
Demeurent proches, s’épuisant sur
Des monts très séparés,
Donne en toute candeur eau,
Aile donne-nous, au sens le plus propre
À passer et revenir.

Hölderlin, Patmos

L’entité à laquelle Hölderlin s’adresse en ce début de son grand poème Patmos n’est autre, on s’en rend compte un peu plus loin, que le génie pétré des monts de l’Asie mineure, l’Ange du Tmolus, du Taurus et du Messogis. Le poète de La Réunion invoquerait, lui, l’esprit des cirques, des remparts et des pitons de son île, dont le plus notoire est « fournaise », volcan en activité. Ce serait toutefois avec le même désir d’essor, de départ et d’expansion, avec le même appel à « passer l’eau », pour franchir les mers, à tire d’aile, à vol d’oiseau, vers les continents improbables du grand Sud, vers le Royaume des Eaux-Blanches. « À passer et revenir », ajoute le poète allemand qui sait qu’il n’est de départ sans idée de retour ni de retour sans esprit de départ…

Mais comment démarrer et où se tient l’origine, le vrai point de départ ? Car l’ouvert précède l’ouvert en un « toujours déjà » :

Avant que ne s’ouvrent les fenêtres de montagne — un coq de bariolage
— avant les dieux — avait déjà cueilli le mouvement dont s’est retiré
l’oiseau — sur un toit à l’envers ton long poids de distance.

Le chant du coq anticipe l’aurore, l’ouverture des monts en fenêtres sur l’orient, en s’incorporant l’envol, l’essor ou le « jet d’aile » de l’oiseau : il y a de la sorte dans et par la voix un geste déjà dessiné, incarné qui est « motion » intérieure ou intime, tracé et trajet incorporés. Et cet élan et ce départ qui déplacent et même inversent le poids de l’être en le transmuant en distance vont ainsi inventer leur course et il faudra lire d’un coup, en une inspiration neuve, en un souffle qui ouvre, — et non pas retrouver ou reconnaître — ce qui se conçoit alors à neuf dans l’essor ouvert par les mots et leur syntaxe :

Partout où — dans le sens du signal — une phrase commence — tu
sourirais à la mort comme aux anges gardiens — aux vigiles
embusqués derrière le dernier four solaire.

Dans le poème tout comme dans le jour qui commence, il n’y a guère de place pour le préconçu, le prémédité, le savoir préétabli mais il faut, avec la phrase naissante, avec la lueur et la voix, accompagner le signal de son propre « méditer », réinventer un rapport au monde et à autrui. Certes le sourire resterait poli — un peu condescendant — celui qu’on dédierait aux puissances : à la mort, à la bonne conscience, aux farouches gardiens du territoire, mais la liberté exacte du même sourire répond à l’arrachement, à l’écartèlement de l’aurore : « Il y a toujours dans l’art de l’aube — haute norme du coq — un concert écartelé ». Le geste mental et vocal de l’homme, geste premier mimé à même le monde, promeut une harmonie des contraires qui est un déchirement surmonté, emporté par l’élan et « les abrupts, hauts jeux d’aile, se mireront, aussi : qui les mène, perçoit une extraordinaire appropriation de la structure, limpide, aux primitives foudres de la logique » (Mallarmé : Le mystère dans les lettres). Car que dit la primitive logique, le « logos » premier ?

Je ne vois de Dieu que le Bras somnigène des Ombres.
Fleur sonne ! Cloche s’étage !
Une tête de lune saupoudrée d’étoiles ne cesse de pencher…

Celui que l’on appelle Dieu se creuse d’ombre dans l’ombre, creux au sein du creux et parlant par le sommeil et les songes : il n’apparaît que disparaissant dans les choses, évanescent. « Fleur » et « cloche » échangent ou plutôt recroisent leurs essences pour montrer et surmonter dans le même essor la faille du réel, l’impossibilité du voir et du dire immédiats, confrontés à ce qui est en tant qu’il est. Et il y aura donc « correspondance » agente entre le plus haut et le plus bas, l’ici et le loin, le même et l’autre… Le visage de la lune regarde la terre et les yeux des terrestres auscultent indéfiniment sa tête et sa couronne stellaire : la mimique et la mimétique de l’être sont d’emblée cosmiques, telle est la logique !

Qui se tient en l’île, vigile (ou Virgile ?) rampant, scrutant du haut des « ramparts que le brouillard déstabilise » ce qui va et vient, vient et va sur la terre, sur la mer et dans le ciel, — sur les ondes hertziennes également — ne cesse de sortir, de se projeter en rêve, en verbe et en images visuelles/sonores/tactiles, inventives et véridiques (c’est-à-dire disant le vrai), jusqu’aux confins de l’horizon. Car il lui convient d’expérimenter la multiple « mêmeté », l’unifiante altérité ou hétérogénéité de l’être qui exigent pour être senties, vécues et appropriées le conscient et constant déport vers l’autre, l’ailleurs, l’inconnu :

Sois autre encore et toujours ! Et dans l’ordre-là de cette nuit branches
qu’on déploie de l’onction extrême… hidalgo… dogon… bouddha en
dix terres dont le regard crève le crabe dans son bol… collyvades du
mont Athos… roi Domingue avec qui — chez Plutarque — j’ai rendez-vous…
Sois autre ! pays du Magoule… pays du monte-en-l’air et du languète-
les-autres-peuples… holà les demeurés ! engeance de nasiques !


Le poète de l’île-univers — de l’île-au-monde — s’en prend aux tenants de l’île-chez-soi et pas-chez-les-autres, de la langue murée en sa singularité, de la culture cultivée comme un pied de riz et refermée sur une identité arrêtée et classée, comme le crabe en son bol. Et la parole comme la pensée de poésie — car la poésie pense, ne vous déplaise ! — ont vocation à briser ce carcan identitaire ! « Un dictionnaire poétique décolle au quart de foudre parmi les magellanes. » Et, pour ce faire, elles prônent et réalisent « l’exil à fond de caisse », accompagnent la « …forêt de Dunsinane en vogue sur les houles… », exaltent les « …quarantièmes rugissants des shopping trolleys… » et les « …grandes surfaces de l’Est sauvage… », en maintenant et sauvant toutes les ambiguïtés référentielles bien sûr, qui permettent les jets et jeux d’ailes des signifiés accolés aux suggestives couleurs des signifiants. Mais il ne s’agit pas, on l’a compris ou du moins pressenti, d’encourager la dispersion et le relativisme, le cosmopolitisme ou le tourisme, de se chamarrer des différences comme d’autant de colifichets versicolores. Le départ et le détour — l’exil — s’entendent avec « esprit de retour », avec la volonté de contribuer à rapprocher encore « les bien-aimés » qui « Demeurent proches, s’épuisant sur/ Des monts très séparés ». Le paradoxe reste celui de la distance et de la proximité — ceux aussi de l’exil et du retour, du visible et de l’invisible — qui, incessamment, inversent leur signe.

L’apparemment proche, tout proche, on le sait, ne se connaît comme tel que dans la distance, fût elle minime, où l’on se place par rapport au trop connu, au familier ; le lointain s’appréhende comme voisin en l’essor qui tend vers lui et saute les abîmes. Ceux que nous aimons, ce que nous aimons et qui nous aiment, unissent en leur être la particulière qualité d’un « proche-lointain » qui n’est pas une contradiction pour l’esprit mais la concordance discordante du cœur. Notre royaume en ce monde est alliance et alliage, une forme du lien qui n’oublie ni l’écart ni le distinct maintenus dans l’union, une forme de tension qui n’abolit ni la ressemblance ni le désir incarné du retour au point d’origine. Alors celui qui fait le geste mental, vocal et même physique de partir vers l’inconnu, l’inouï, le tout autre, vers le Royaume des Eaux-Blanches ou le grand Sud, à tire d’aile dans le souffle de l’esprit, ne doit pas délaisser longtemps le proche et le minime, l’exquis où s’amasse l’or bleu de la présence :


Invisible à qui je parle tu as oublié de cueillir le feu jaune des alliages. Reviens retourner les menus miroirs des gouttes jusqu’à n’avoir plus
de patries à convoquer…


Le poète parle à une entité qui, pour nous apparaître « proche-lointaine », doit scruter avec nous jusque dans le détail la dentelle visible-invisible de ce qui fait notre véritable séjour et cet Ange singulier n’est pas seulement le génie pétré des monts qui gardent le « vent des origines », mais la fée qui tend des fils de « colombe » à « crépuscule » et de « neige » à « émoi », d’« artifices » à « festin » et d’« aragne » à « goyave » …et qui danse. C’est elle qui nous donne aile et eau, au sens le plus propre, « à passer et revenir » !

A propos de Jets d’aile Vent des origines, poèmes de Boris Gamaleya

(Paris, Jean-Michel Place, 2005)

15-19 septembre 2005

jeudi 18 octobre 2007

"LEÇONS DE TÉNÈBRES" DE JEAN-PIERRE COLOMBI



Cette voix poétique semble d'emblée nous parler à travers la vitre grise et terne du deuil :

Voici un soir amer comme parfois des fruits
Les fleurs semblent couchées sur des panneaux de nacre
dans le jardin et mes regards perdent appui

Une balance amère une étreinte affaiblie
je ne sais quel état indifférent de l'ombre
peut-être un mouvement de la mort qui m'attend (poème 3)

Nous sommes mis en présence d'un monde pluvieux, borné par les averses et comme légèrement déphasé par rapport à ce que pourrait être un monde ouvert, vécu dans la pleine lumière d'un jour évident :

La pluie marchait comme les chats
sur la pointe des feuilles sombres
Elle mouchetait chaque mur
de petites bannières d'eau (24)

Écart avec l'être au sein de l'être-même :

Je m'arrête à cette douceur trop éloignée
sur le seuil de cette douceur qui me délaisse
plus vite que la nuit ne vient (1)

Toutefois le travail du deuil fait évoluer sans cesse cette impression, presque négative d'abord, vers une sensation plus douce, apaisée : on est apprivoisé à la mort, à la douleur et l'on dérive vers une douce présence au monde, un peu sourde, éteinte, terne, faite d'angoisse et de peur maîtrisées, de menace suspendue. Ce qui permet une cohabitation avec le monde relativement heureuse, tissée de patience, d'attente, de recueillement passif :

Les fleurs les animaux les pierres et les vagues
se reflètent dans ma conscience avec bonheur
Je n'ai guère attendu autre chose des êtres
Ne rien faire est parfait (102)

Se déploie un monde en demi-teinte, légèrement passé (comme on le dit d'une couleur), détrempé. Beauté informelle et presque abstraite, ne se référant pas à la totalité pour prendre sens : éloge du détail et du minine, dans le réel comme dans la sensation physique, mentale ou rétinienne :

Une chauve-souris
qui vole gentiment
traverse l'air obscur
l'air bleu sombre

Je ne l'ai même pas
vue s'effacer dans l'air
sombre de cette nuit
sur ma gauche

mais son empreinte dans
ma conscience du soir
s'est emplie de bonheur
comme d'eau (76)

Ceci conduit à la revendication d'une certaine neutralité métaphysique, proche de ce que Maurice Blanchot appelle un "rapport du troisième genre" :

C'est la saison du monde où la mort est montée
très haut dans le lit de nos jours
et les hommes vivent de mort
comme d'une eau indifférente

Mais pour moi je ne voudrais vivre ni de vie
ni de mort mais dans un oubli
pareil à celui de la mer
car mes désirs sont attisés

La peine que je prends ne me délivre pas
l'image que je tends s'éteint
sur l'océan de mort où l'ombre
de la vie aussitôt se referme (107)

Mais ce n'exclut pas une sorte d'espoir final qui semble délaisser (temporairement) la nuit pour privilégier une reprise, celle de l'aube :

La vie se lève sur de neuves déchirures
et délaisse ma nuit

Le silence est refermé comme une corolle (190)

Un livre de poèmes important pour son bruissement en mineur. Il faut lire et relire, se laisser porter par cette musique, un peu sourde et monotone, mais lancinante et taraudante comme une légère douleur, interne au corps et que la sensation épurée du dehors calmerait, renverserait presque en douceur.

(11 décembre 1980)

Éditions Gallimard, 1980.

mercredi 17 octobre 2007

MOI, J'AIME BOURDELLE














"LE PAYSAGE" DE MICHEL DUGUÉ



L'homme est et n'est pas la mesure du paysage. Ce dernier semble d'abord familier : on l'a sous les yeux, sous la main. On en peut nommer les choses une à une et les lieux : paysage marin de la Bretagne du Nord.

L'on dit ainsi : mon herbe, cyprès et "coupe-vent", Pointe du Château, Sept Iles, chaussée des Renauds. L'on n'est pas surpris par les métamorphoses atmosphériques, les variations subtiles de la lumière. Pourtant le vent, lui, vient de plus loin, il rôde et approprie le pays, le paysage au souffle de l'ailleurs. Et l'autre vient aussi du cœur du proche, de l'ordinaire des heures : l'autre apparaît dans l'éclaircie. Qui creuse sur place une lacune, un vide en tout ce qui est. Qui ouvre en un moment exceptionnel de révélation et d'équilibre — où les choses se redisposent dans leurs volumes et leurs couleurs — une correspondance inédite rappelant sur le mode du regret le mouvement initial, initiateur du premier contact — toujours déjà perdu — avec le monde. Avec quoi le silence et l'exigence d'une extrême aération des mots et des phrases : le texte se fait le recueil de touches, bribes, traces et n'a pas l'outrecuidance de prétendre coïncider avec son pré-texte. Mais le sentiment d'équilibre lié au silence est précieux : il permet de lire à même la réalité le jeu des forces engagées dans la seule présence des éléments terrestres. Combat presque immobile d'adversaires arc-boutés, résistance et équilibre une fois encore mais inhumain. Stabilité sans humilité de la Terre, surplomb abrupt du Ciel, mouvance errante et dépaysante du vent et de l'Océan. Et l'homme serait sans doute, de toutes parts, excédé voire annihilé par ce qui le dépasse s'il n'y avait le partage.

Le pays, le paysage se crée dans et par le partage, dans un habiter ensemble : un habiter de peu de paroles où les mots sont les gestes du corps qui inscrivent la relation humaine dans le temps — dans la lenteur — et dans l'espace quotidien. L'accueil, la reconnaissance de l'autre se font en une accommodation réciproque des gestes, en un échange signifiant et concret de regards : sur le fond de "l'inconnu familier" (qui demeure inconnu bien que reconnu) peut éclore le sourire qui est bien le seul rayon humain comparable au soleil. A ce soleil dont l'éclairement est l'assomption du pays comme de ses habitants sortant enfin de l'Hiver et entrant dans la connivence active d'un bien-être commun. En Bretagne, sans doute plus qu'en des contrées bénéficiant d'une insolation plus intense, le Soleil reste le sourire complice de l'être.

( Editions Wigwam, Rennes, 1993)

lundi 15 octobre 2007

"PATMOS ET AUTRES POÈMES" DE LORAND GASPAR



ou
soutenir l’insoutenable


quelqu’un en moi écoute sans relâche
l’inaudible battement dans les choses

Ce que font les choses, ce que fait le monde en son flux et en son ordre (bien que le principe et le vrai moteur ne cessent de nous en échapper) c’est “être là” et c’est bien là “la force tranquille d’être là des choses”… Ce que voudrait connaître et “comprendre” l’homme (prendre avec lui, prendre en lui, prendre sur lui) c’est ce que veut dire pleinement “être ici” :

comprendre vraiment ce qu’est être ici
nuage, martinet, homme ou caillou —

c’est ainsi dans les moments les plus simples
que le dire s’enracine en son vivre —

L’homme — et le poète, éminemment ! — est celui qui a toujours besoin (sauf en “les moments les plus simples”) de questionner l’accord, de réaffirmer le lien et de s’assurer un lieu qui est aussi le moment et le présent… Car les choses se donnent rarement telles qu’en elles-mêmes. Elles résistent, revêches, opaques, bornées voire hostiles, et l’homme se murmure alors : “Tout ce que savent faire les choses c’est être là mais sans nous…” Ce retrait, ce refus tiennent aux choses et tiennent aux hommes. Une alacrité singulière caractérise l’émergence du vif qui se produit alors aux dépens de tout :

Le petit jour dénudé de ses feuilles
l’être-ici cinglant des choses touchées
cailloux de la voix dans l’eau d’une source —


Et le toucher, même du regard, est risque de brûlure et de blessure… Et le médium utilisé par l’homme réplique à la violence par une autre violence. Car l’homme est, lui aussi, prédateur quand il soumet la nature à son aune et qu’il lui impose son sens de la mesure, ses modes de calcul et ses chaînes hypothético-déductives… La nature dans sa matérialité brute a quelque chose d’insoutenable en effet et l’homme, en universel barbare, est toujours tenté de rompre ou de déborder une alliance qui frustre ses espérances et ses envies les plus humaines.

Comment faire pour rouvrir le lieu et réaffirmer le lien sans spolier l’un ou l’autre des partenaires obligés et courir à l’échec ? Il faut, au monde, venir sur le mode du plus simple et du purement “spacieux” ; il faut, à l’homme, être en état d’accueil… Certains lieux — ils sont souvent de ceux où s’affirment l’empire de la lumière et/ou le flux rythmique des éléments, monts et ciel, île, mer et fleuve étale ou profond, désert, chott et vastes plaines ; ils ont nom, ici, dans le livre et dans la vie de Lorand Gaspar, Patmos, Sidi-Bou-Saïd, Raouad, Judée, Mer Rouge, Sefar ou Linaria — ces lieux déploient le simple et l’offrent tel quel comme spaciosité ouverte et “battement”… Certains hommes entretiennent, en marge de leur conscience vigile, de leur activité et de leur identité reconnues, une attention plus obscure mais toujours aux aguets, prête à saisir ce qui vient sans en avoir l’air, prête à scander le monde et à le vivre selon le rythme proposé par les choses. Au point de rencontre entre l’offrande et l’accueil, s’enfle en un seul et même souffle ce que les peintres japonais, adeptes du zen, appellent le “Ah !” des choses, soupir du monde, exclamation de l’homme, rythme enfin partagé… Mais c’est aussi soutenir l’insoutenable :

les yeux de nuit un instant grand ouverts
regardent chaque son ou battement brûler
d’un insoutenable qu‘il faut soutenir —

Insoutenable, ce “Ah !” l’est parce qu’il n’a pas besoin de soutien ni de support, il se suffit à lui-même, sans aide ni raison ni pourquoi… Il l’est aussi parce que nul ne saurait le porter ni le “supporter” longtemps, “cinglant” et brûlant, il déchire tout consensus pudique ou émollient et impose son contraire-complémentaire, avec le jour la noirceur du jour, avec la douceur de l’air l’aridité du roc aigu, avec le vent fertilisant et musardant la tornade, avec la tragédie de la vie la comédie de la mort et l’inverse, avec la chair vive parfumant de désirs la putréfaction et l’os sec… Il faut en effet être en mesure de soutenir le double assaut, d’assumer à chaque fois, à chaque instant, en chaque instant apparemment sauvé, la double part qui nous est faite et qui est pleinement nôtre, humaine, trop humaine :

ma langue natale comme tu sais te taire
sur les pierres noires de nuit
la seule lueur est ce battement
dans la gorge dont on ne sait
si c’est angoisse, prière ou accord —
mais où est la ligne de partage
entre ce rien qui coule sans bouger
une feuille et la houle qui emporte
la nuit, la maison, le nageur ?


La gorge peut délivrer le silence, le chant, la parole ou le cri d’angoisse quand elle se resserre sur son souffle le plus désespéré ; “ce rien qui coule” est entre vie et néant ; la “houle emporte” pour perdre comme pour sauver… La “ligne de partage” est parfois à peine discernable entre la tempête qui ravage au-dehors et le “bonheur d’entendre le vent au-dedans —”. “Tant de choses incomprises”, et qui le restent selon l’art trop ordinaire du comprendre, n’interdisent pourtant pas l’effort d’un “comprendre” — attentif, presque muet, poétique en un mot — où, en soutenant l’insoutenable, “l’être ici” (parfois “cinglant”, parfois plein d’“ardeur”, magnifique parfois) s’harmonise un instant avec “la force tranquille d’être là des choses” dans “l’indessinable/ pure jouissance d’être”, un instant seulement…

(Editions Gallimard, 2001)

mercredi 10 octobre 2007

"CHANTS DE LAZARE" DE GÉRARD BOCHOLIER





Lazare est mort ou plutôt il vit l’ambivalence de cet état où sa chair rejoint un “fond” putrescible et marqué par l’amertume, apparemment inéluctable :

Mes yeux pèsent à fond de boue
Et le fiel envahit ma bouche.

alors que quelque chose d’autre atteint sa maturité et se sépare de sa matrice : une autre chair encore ?

Le grain est mûr. Le moissonneur
Du van a rejeté la balle.

Et l’éveil ou le réveil est le fait d’un cri de lumière et d’amitié qui appelle à soi et rend au monde tout autant qu’il rend le monde :

La voix de mon ami m’appelle,
Plus sûrement qu’un cri d’aurore.

Lazare est à nouveau vivant et le monde où il se meut est le même que celui qu’il a quitté et très évidemment il ne l’est pas, plus léger, plus “ajouré”, plus nourri d’air et de lumière qu’auparavant. Le ressuscité le salue avec respect et gratitude, avec un savoir nouveau et plénier de ce qui est :

Mon premier salut est pour les arbres,
Pour les puissances ajourées.

Mais ce sont les aspects gratuits, gracieux et comme inutiles de la nature qui sont désormais les éléments les plus sacrés, les plus importants. Rien qui pèse ou qui pose, désormais pour Lazare tout se volatilise et rayonne sur cette “Terre dure des vivants” : il préfère aux “roses”, au “jeune torse” :

Tes ombelles comme des grâces
Semées pour rien, parmi le jour.

Le second séjour de Lazare est celui d’un intercesseur entre visible et invisible, entre mort et vie, entre grâce et pesanteur. Il n’ignore pas l’inquiétude mais il lui fait traverser les apparences :

Ne me cherchez pas chez les morts,
Je m’inquiète dans l’invisible.

Car son retour n’en est pas tout à fait un, il a dépassé le but humble et premier du retour au même et atteint un autre état de la présence, l’état d’éveillé :

J’ai rejoint ce qui se dérobe,
Tout ce que l’aube me cachait,

Mis mes doigts dans l’eau du visage,
Bu les yeux de l’apparition.

Mystère de l’incarnation : coïncider avec une présence absente de façon à en reconnaître — fût-ce du bout des doigts, fût-ce à l’aveugle — le visage et à s’en approprier le regard dépossédant, ce regard qui, pour apparaître et faire paraître, “laisse être” ce qui vient. Paradoxe d’une venue qui exhume définitivement les yeux de la boue.

(éditions L’Arrière-Pays, 1998)

lundi 8 octobre 2007

MA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE


Aucun de nous
ne tient seul.

Il lui faut outre les os
une parole — fût-elle économe.

Alors le jour contemporain s’éclaire
un peu.

Michel Dugué



Ma bibliothèque idéale se niche toute dans ma bibliothèque réelle : c’est clair désormais, j’ai plus de livres autour de moi que je ne pourrai en lire en ce qu’il me reste de vie ! Cette prise de conscience incite à la sagesse et induit la circonspection envers la « nouvelleté », encore qu’il faille rester ouvert à la belle surprise, au chef-d’œuvre inconnu qui existe bien quelque part, et qui attend n’attendant pas…

Je commencerai par « le premier cercle », celui des poètes-frères (et sœur) dont l’œuvre et la personne me sont si proches que leurs textes me parlent tout de suite au cœur, poèmes, récits ou essais que j’aimerais souvent contresigner tant ils me disent (dans les deux sens de la formule). Je les citerai dans l’ordre de leur entrée dans ma vie et avec leur dernier titre pour moi marquant. Ce fut Michel Dugué qui prit contact avec moi et nous nous rencontrâmes à Rennes (alors que j’habitais du côté de Malestroit dans le Morbihan où j’enseignais). Nous avons pu constater, bien que ne nous voyant plus que de loin en loin désormais (je vis à La Réunion), que nous sommes toujours sur la même longueur d’onde. Je tiens Le jour contemporain (Folle Avoine, Romillé, 1998) et Éléments, formes, nuages (Dana, Rennes, 2000) pour des lieux ouverts (plus que pour des textes au sens strict) où s’élève et s’arase en même temps une lumière à forme d’homme. Je rencontrai Nicole et Georges Drano dans les marais salants du pays de Guérande (pas si éloignés de Malestroit) avant qu’ils n’aillent s’installer du côté de Montpellier. L’employée de la poésie (Rougerie, Mortemart, 2000) de Nicole Drano-Stamberg situe le royaume de poésie dans un vieux café de province où un large coup de torchon essuie une table desservie encore tachée de vin et c’est bien là que ça peut (re)commencer ! Pour Georges, il reste nécessaire de Tenir (Rougerie, 2003), sans rien posséder et par les mots, le peu qui fait chemin, jardin et visage. L’occasion d’un colloque à l’E. N. S. de la rue d’Ulm me permit de découvrir en Michel Collot plus et mieux qu’un universitaire c’est-à-dire un poète et un ami. Pour lui, la phénoménologie qui inspire souvent ses analyses n’est pas seulement une théorie mais le mode même du sentir : Immuable mobile (La Lettre volée, Bruxelles, 2002) étage les plans d’un regard qui s’inscrit en corps dans le paysage.

Le « second cercle » est celui des aînés côtoyés dans l’estime et longuement questionnés sur l’essentiel, en leurs lieux. Lorand Gaspar découvert par moi à Tunis qui me reçut souvent dans sa maison de Sidi-Bou-Saïd en vigie sur la mer comme sa poésie l’est sur le monde : Patmos et autres poèmes (Gallimard, 2001). Pierre Oster dans son petit bureau de lecteur aux éditions du Seuil : Paysage du Tout (Poésie-Gallimard, 2000). Pierre Torreilles dans son bureau de directeur au sommet de la pyramide formée par la librairie Sauramps, place du Triangle à Montpellier : Où se dressait le cyprès blanc (Gallimard, 1992). Claude Vigée en un château de Cerisy rendu humide par une fin de saison pluvieuse en 1988 : Aux portes du labyrinthe (Flammarion, 1996) et Le passage du vivant (Parole et Silence, 2001). Boris Gamaleya dans sa maison de la Plaine des Palmistes, sous les remparts abrupts des monts volcaniques qui fortifient le ciel et caparaçonnent le soleil : L’Arche du comte Orphée (Azalées, Sainte-Marie, 2004). Plus que de livres isolés, il s’agit ici, dans le premier comme dans le second cercle, de suivre-vivre une œuvre dans la possible proximité d’une personne…

Courant maintenant à l’horizon de tout (mais finalement il est proche et on le touche tout de suite de la main …sans l’atteindre ! — ô mystère !), il faut y poster les grandes vigies qui permettent d’ouvrir et de sans cesse rouvrir l’élan de l’être : les philosophes taoïstes et la poésie chinoise millénaire qui se nourrit de ce rapport au monde (avec François Cheng pour éclaireur) ; le « logos » selon les présocratiques ; Platon le mythique et Plotin le chantre de l’Un ; la mystique rhénane de Maître Eckhart (que j’ai toujours trouvé très proche d’Ibn’Arabi et d’une certaine spiritualité chîite tels que présentés par Henry Corbin), mais aussi Raymond Lulle, Dante et Pétrarque.

Sur ce fond, mais sans complet dépaysement, il est possible de travailler la matière de notre présence au monde avec les divers maîtres de la phénoménologie qui poussent chacun de leur côté des lignes d’erre, de fuite et d’horizon : Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty, Henri Maldiney, Emmanuel Lévinas, Jacques Garelli (qui compte beaucoup pour moi et que je pourrais placer tout aussi bien dans mon « second cercle »).

Plus près encore, dans la pâte même de notre monde, dans la chair des choses prise dans la chair des mots, — présence absente saisie par le verbe qu’elle transit (= traverse) —, quelques romanciers me parlent aussi de l’essentiel : Pierre Michon, Richard Millet, Jean-Loup Trassard ; Peter Handke, Antonio Lobo Antunes et Bohumil Hrabal ; et, avec deux styles tout autres encore, Jean Échenoz et Michel Rio.

N’oublions pas, pour finir ou pour (re)démarrer, les nécessaires décapants et antidotes, produits de régime pour l’intellect, dégraissants de toute inflation verbolâtre, ces œuvres qui ne laissent rien en place et démolissent tout, tout le temps, pour sauver la santé de l’esprit et même celle du corps : le monumental Zibaldone de Leopardi (Allia, 2004), qui est l’anti-Bible par excellence si l’on veut faire de la Bible un pavé dogmatique ; La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme de Sterne (nouvelle traduction française en 2004, éditions Tristram of course…) ; et toute l’œuvre, intensément roborative, de cet immense vivant que fut Samuel Beckett qu’il m’a plu d’entendre réciter par cœur par quelques-uns de nos jeunes écrivains les plus prometteurs.

le 2 mars 2005


dimanche 7 octobre 2007

SALUTATION (pour la Saint-Serge)



Salutation

de l'Ange / à l'Ange

en partage avec Marcel Rio dit Jean Celte


Si va ton goût à l’ample texte
l’Ange est ce livre ouvert
bruissant du verbe
— de silence ou source à murmures —
d’un doigt éloquent et muet
il annonce naissance

Il annonce venance
premier goût ou commencement
il donne essor et volte
prime-saut sur l’abîme

Il ne nomme ni ne montre
d’un clin il fait signe
— Nœud ou pelage, œil ou voix, tact —
ouvrant le rien — liant le vide
ensemble il noue et dénoue

Foin de terroir et de racines
il sourit dans l’azur
au luisant et tranchant de l’arc
arme le bleu du ciel
des airs l’architecte —

Mainteneur du juste vibrato
— l’arc ou la lyre ? —
il répond aux puissants
aux teneurs des dures tenures :
Peste ! vaincs-les, rois qui la donnent !

Il passe au vert les noirs desseins
il passe au bleu raisons mauvaises
fuient aux enfers rois sans ailleurs
gens avec ou sans terres—
Jean — Jean s’avance

Bonté sans corps sans moi ni loi
il n’est pas encore — ici ou ailleurs —
il n’est il n’est — il est presque
Il naît.

mercredi 3 octobre 2007

MIROIRS DE CERISY











ÉLOGE DE CERISY



“Cerisy est un des rares lieux où la rencontre entre les esprits et les cœurs puisse en quelque sorte ‘se programmer’ sans être en rien ‘institutionnalisée’ : c’est un lieu de dialogue où tout se passe et se fait dans l’écoute”. Je rendais compte ainsi de ce qui me semble caractériser au mieux ce haut lieu d’intelligence et d’amitié dans la recension que je faisais des Actes de la Rencontre autour de Claude Vigée, La terre et le souffle (Albin Michel, 1992), et, de fait, je n’ai jamais trouvé ailleurs un tel creuset d’échange et de partage, trop de colloques universitaires se résumant à un rituel dérisoire et hâtif où il s’agit moins de parler ensemble que de débiter sa contribution juste avant de s’enfuir… Je suis venu dix fois déjà à Cerisy et j’y ai parlé dix fois dans l’écoute comme “dans l’estime” (expression chère à Saint-John Perse) avec la certitude d’avoir été entendu. Et j’ai noué dans les aîtres mêmes du château des amitiés intellectuelles, et plus que telles, qui demeurent vives et chaleureuses ! Plusieurs collaborations, plusieurs voyages ont trouvé là leur origine, leur occasion, leur vocation.

C’est en 1985 (j’avais 34 ans) que j’ai participé pour la première fois à un colloque en ces lieux : la rencontre sur “Phénoménologie et littérature : l’origine de l’œuvre d’art”, animée par les membres de l’Institut des Hautes Études Phénoménologiques (World Phenomenology Institute, Belmont, Massachussets), avait lieu en juin et le climat était celui d’une Normandie fraîche et pluvieuse, le feu brûlait haut et fort dans la cheminée de la bibliothèque et nous nous étions réfugiés, pour nous entretenir, dans son voisinage le plus immédiat. J’y évoquais les prémisses théoriques de ma thèse sur Mallarmé, portée par une problématique phénoménologique… Dans cette même perspective philosophique, il y eut pour moi les colloques Paul Ricœur (1988) et Eugen Fink (1994), penseurs que je mis à l’épreuve de la poésie ; le premier se déroula en présence du philosophe dont nous célébrions les soixante-quinze ans ; l’envergure de sa pensée et la qualité de sa présence nous éblouirent. Et ce furent les rencontres avec quelques-uns de nos plus importants poètes contemporains : Léopold Sédar Senghor (1986) pour fêter ses quatre-vingts ans, Edmond Jabès (1987), Claude Vigée (1988), Lorand Gaspar (1994)… Plaisir et humeur parfois de voir l’ancien Président du Sénégal gérer lui-même le commentaire de son œuvre avec une circonspection toute diplomatique et un sens politique de l’esquive, subtil certes mais souvent frustrant. Émerveillement de découvrir, dans les caves du château, avec quelle vitalité Edmond Jabès faisait tournoyer son épouse en une valse enlevée et vigoureuse ; souvenir encor ému d’une conversation avec lui dans la fenêtre du grenier et où il me disait ne pouvoir souscrire à la pensée d’Emmanuel Lévinas reconnaissant en tous temps et lieux une manière de transcendance à autrui : il se refusait en particulier à accorder ce privilège à Hitler en qui il ne pouvait voir l’un de ses prochains et, moins encore, un autrui transcendant. Avec Claude Vigée, dont la parole vive, nourrie du miel biblique, doux et âpre, fluide et parfois rugueux, fit sans cesse écho aux divers intervenants, il apparut que l’exil et l’errance, si caractéristiques de son destin personnel pris dans les pires turbulences de l’histoire, pouvaient être tenus aussi pour le propre de la condition d’homme et de poète. L’amitié retrouvée de Lorand Gaspar, que j’avais connu à Tunis dès 1975, me rendit à nouveau sensible, grâce à sa présence poétique et humaine, le rythme du désert et le grand cycle tragique et cosmique de la Grèce éternelle, où Patmos rayonne comme lieu immémorial, de maintenant et d’avènement… La dernière décennie du siècle fut propice également pour renouer avec quelques-uns de nos maîtres et les maîtres de nos maîtres : Jean Grenier (1991), Mallarmé (1997), Edgar Poe (1998). J’ai publié un travail dans les Actes du colloque “Paysage : état des lieux” (1999) sans avoir pu assister à la rencontre, pour des raisons de calendrier, et je participerai, cette année 2002, au colloque “Alphonse Daudet, pluriel et singulier”. Pierres blanches d’un cheminement recoupant sans cesse et éclairant mon chemin personnel…

La première personne que je connus de Cerisy fut Philippe Kister qui vint me chercher, en juin 1985, alors que je descendais tout seul à la petite gare de Carantilly-Marigny… Le premier contact avec lui fut chaleureux, malgré ou à cause même de la fraîcheur ambiante, et la chaleur ne s’est jamais démentie. Il assistait alors Jean-Pierre Colle et j’ai été heureux de le voir devenir avec les années un brillant et efficace gestionnaire. Je n’ai guère senti au fil du temps de modifications dans l’organisation et dans l’atmosphère des rencontres et c’est cette continuité que j’aime, patente dans la clarté et la rigueur de l’organisation matérielle, plus latente mais sensible dans l’esprit même des rencontres, aussi diverses qu’elles aient pu être… Longue vie à Cerisy ou plutôt à l’esprit de Cerisy qui est vie de l’esprit ! Et merci !

8-9 mai 2002

Et, depuis, il y eut encore « Le ciel du romantisme » en 2004, « Présence de Samuel Beckett » en 2005, « L’écriture du surnaturel » et « Relectures de Pierre Jean Jouve » en 2007 ! Longue vie, oui, longue vie !

samedi 22 septembre 2007

LE LIVRE ET LE DÉSERT



"Écrire un poème est chaque fois réapprendre à parler."
Lorand Gaspar Journal de Patmos

/ le livre ouvert dans le sable / la belle édition Gallimard numérotée / Lorand Gaspar / Sol absolu / poèmes / n° 1738 / 1972 / le vent en tourne les feuillets / ils s'emplissent d'une poussière sableuse / grain après grain dans le pli des pages / mystère concret de l'Un-multiple / je n'aime pas le sable / il s'immisce partout / dans tous les interstices du corps / viol / il dévoie le rôle protecteur de l'épiderme à des fins brûlantes /
/ le livre respire / soupire / poumon noirci d'encre / … et Dieu pétrit longuement la pâte à papier, souffla dessus / … alors se leva d'entre les Sephiroth, l'Adam-Kadmon / l'Homme écrit de part en part dont Il s'était réservé la lecture / … alors Il lança les lettres sur toutes choses et sur tous les êtres vivants, et les lettres les prirent dans leurs rets, leur donnant souffle et vie /
/ mystère de l'inscription / le poète inscrit le désert sur la page, l'appelle au souffle, à la vie, au sens / le livre est matrice / lieu propre / "sol absolu" / ramassant l'épars / l'appelant à une unité organique : celle de la page écrite, puis des feuillets reliés / hors-livre le désert n'a pas de lieu /

/ les lettres seules mènent à la voix ce silence qu'il demeure / mystère de la nomination / la parole, l'italique / désert, corps parlant-parlé, traversé par la parole / je ne peux pas lire le livre de Lorand Gaspar / impossible de conduire la course linéaire de mon regard de la première à la dernière page, dans l'ordre conventionnel des signes / (c'est vrai de tous les recueils de poèmes, dira-t-on, mais ici il y a plus) / nécessité de passer par la voix, par le dire / psalmodie / manducation du texte / le désert m'incorpore / il transite par mon souffle, ma capacité thoracique, mon rythme cardiaque / il n' y a pas à interpréter, mais à animer / à réactiver par l'élocution : comme le Coran modulé par le muezzin / l'incarnation de la Parole comme mystère /
/ pulpe exquise du corps livresque / la note la plus haute / tenue / autour, la gangue / la fondamentale — en mineur — qui rend possible l'envol de la voix /

/ Livre du Désert / encyclopédie / tentatives cycliques pour épuiser les ressources physiques, historiques, emblématiques du désert / sur le mode de l'égrènement, une poignée de sable qui fuit entre les ongles / désert botanique / désert géologique / désert biblique / désert entomologique / désert mystique / désert bédouin / désert érotique / désert désertique / le plus-que-désert : l'abondance /
/ dispersion des signes au flanc des pages / comme au flanc des roches gravées par l'érosion ou par des civilisations inconnues / textes dans le tissu du livre / l'inscription d'un corps pluriel / écrin de la voix / traces lisibles / audibles /

/ Livre de l'Errance / errance sur place du mystique aspiré par la rotation effrénée du moyeu tourbillonnant au centre évidé de lui-même : Dieu-Néant / errance physique du bédouin / installation précaire dans la sécheresse et le dénuement / errance souveraine du désir / caresser les hanches des montagnes / creuser de failles claires les pierres soyeuses comme plume pour y loger un sexe grave et heureux / appel au sable, à son interminable effritement, à son grignotement de soif / errance solaire / embraser — embrasser — la pierre dénudée jusqu'en son retrait absolu / altérité définitive du corps désirable / absence comblée / perte rédimante /

/ livre fermé / enseveli / nulle trace / nul corps si ce n'est celui-ci, douteux / nulle voix si ce n'est celle-ci qui s'essaie à parler / le grain de la voix : quartz volatile de ma parole /

"L'« animal doué de langage » d'Aristote n'a jamais été pensé, dans son ontologie, jusqu'au livre, ni interrogé sur le statut de son rapport religieux au livre."
Emmanuel Lévinas L'Au-delà du verset

mercredi 19 septembre 2007

TRISTAN CORBIÈRE

Tristan Corbière (1845-1875), né et mort à Morlaix (Finistère) — malade très jeune, passe la plus grande partie de sa courte vie à Roscoff, petite station balnéaire proche de Morlaix — meurt dans sa trentième année après une brève passion amoureuse qui le conduit à Paris où il publie en 1873 Les Amours jaunes dans l'indifférence la plus générale — découvert par Verlaine dans Les Poètes maudits — reste malgré tout le dernier "maudit" —

Tristan Corbière / centenaire / commémoration ?
/ de quoi mémoire garder ? /
/ je te nomme et te nommant, j'ai l'illusion de t'exhumer, évanescent, proche les mots / pourtant le "je" qui, ici, vaticine est tout aussi fuyant que le "moi" mort il y a un siècle déjà / deux corps parlants-parlés, décentrés qui ne pourront jamais coïncider dans le lieu d'une rencontre / deux corps prolongés outre-mort par la parole qui les traverse et déporte /

/ que puis-je prétendre réactiver ? /

/ je célèbre cette année avec des milliers d'autres le centenaire d'un nom évidé / il sonne à mes oreilles comme le coquillage où l'on entend le flux / ton corps ? — un corpus : ton texte / tissu tissé de toi / trame, réseau, navette, accrocs (raccrocs, comme tu disais, souvent calculés avec la rouerie artiste de qui sait "rater" avec art) / ton texte appelle l'acuité de mon regard, la fluidité de ma voix, l'amplitude de mon souffle, la disponibilité de mes sens / toutefois il exclut désormais tout ce qui lui est autre : toi en l'occurrence / perte non remboursable, manque radical / seul compte le texte comme itinéraire / toute écriture est transpersonnelle / elle ne confesse pas, elle ne reflète pas, elle "transmet" / tu le savais / tu n'as pas hésité à t'y perdre sans esprit de retour / sans faux espoir / sans regret /

/ corps écrit / je puis toujours lire et relire jusqu'à exténuation /

(Tunis, le 11 avril 1975)

(Je m'aperçois quelques jours plus tard que le texte ci-dessus est lui aussi transpersonnel : il peut quasiment s'écrire du rapport de n'importe quel lecteur avec un auteur mort dont le texte le fascine. Il aurait pu s'écrire aussi bien de Rainer-Maria Rilke dont on fête cette année le centenaire de la naissance.)