jeudi 18 octobre 2007

"LEÇONS DE TÉNÈBRES" DE JEAN-PIERRE COLOMBI



Cette voix poétique semble d'emblée nous parler à travers la vitre grise et terne du deuil :

Voici un soir amer comme parfois des fruits
Les fleurs semblent couchées sur des panneaux de nacre
dans le jardin et mes regards perdent appui

Une balance amère une étreinte affaiblie
je ne sais quel état indifférent de l'ombre
peut-être un mouvement de la mort qui m'attend (poème 3)

Nous sommes mis en présence d'un monde pluvieux, borné par les averses et comme légèrement déphasé par rapport à ce que pourrait être un monde ouvert, vécu dans la pleine lumière d'un jour évident :

La pluie marchait comme les chats
sur la pointe des feuilles sombres
Elle mouchetait chaque mur
de petites bannières d'eau (24)

Écart avec l'être au sein de l'être-même :

Je m'arrête à cette douceur trop éloignée
sur le seuil de cette douceur qui me délaisse
plus vite que la nuit ne vient (1)

Toutefois le travail du deuil fait évoluer sans cesse cette impression, presque négative d'abord, vers une sensation plus douce, apaisée : on est apprivoisé à la mort, à la douleur et l'on dérive vers une douce présence au monde, un peu sourde, éteinte, terne, faite d'angoisse et de peur maîtrisées, de menace suspendue. Ce qui permet une cohabitation avec le monde relativement heureuse, tissée de patience, d'attente, de recueillement passif :

Les fleurs les animaux les pierres et les vagues
se reflètent dans ma conscience avec bonheur
Je n'ai guère attendu autre chose des êtres
Ne rien faire est parfait (102)

Se déploie un monde en demi-teinte, légèrement passé (comme on le dit d'une couleur), détrempé. Beauté informelle et presque abstraite, ne se référant pas à la totalité pour prendre sens : éloge du détail et du minine, dans le réel comme dans la sensation physique, mentale ou rétinienne :

Une chauve-souris
qui vole gentiment
traverse l'air obscur
l'air bleu sombre

Je ne l'ai même pas
vue s'effacer dans l'air
sombre de cette nuit
sur ma gauche

mais son empreinte dans
ma conscience du soir
s'est emplie de bonheur
comme d'eau (76)

Ceci conduit à la revendication d'une certaine neutralité métaphysique, proche de ce que Maurice Blanchot appelle un "rapport du troisième genre" :

C'est la saison du monde où la mort est montée
très haut dans le lit de nos jours
et les hommes vivent de mort
comme d'une eau indifférente

Mais pour moi je ne voudrais vivre ni de vie
ni de mort mais dans un oubli
pareil à celui de la mer
car mes désirs sont attisés

La peine que je prends ne me délivre pas
l'image que je tends s'éteint
sur l'océan de mort où l'ombre
de la vie aussitôt se referme (107)

Mais ce n'exclut pas une sorte d'espoir final qui semble délaisser (temporairement) la nuit pour privilégier une reprise, celle de l'aube :

La vie se lève sur de neuves déchirures
et délaisse ma nuit

Le silence est refermé comme une corolle (190)

Un livre de poèmes important pour son bruissement en mineur. Il faut lire et relire, se laisser porter par cette musique, un peu sourde et monotone, mais lancinante et taraudante comme une légère douleur, interne au corps et que la sensation épurée du dehors calmerait, renverserait presque en douceur.

(11 décembre 1980)

Éditions Gallimard, 1980.

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