mercredi 3 octobre 2007

ÉLOGE DE CERISY



“Cerisy est un des rares lieux où la rencontre entre les esprits et les cœurs puisse en quelque sorte ‘se programmer’ sans être en rien ‘institutionnalisée’ : c’est un lieu de dialogue où tout se passe et se fait dans l’écoute”. Je rendais compte ainsi de ce qui me semble caractériser au mieux ce haut lieu d’intelligence et d’amitié dans la recension que je faisais des Actes de la Rencontre autour de Claude Vigée, La terre et le souffle (Albin Michel, 1992), et, de fait, je n’ai jamais trouvé ailleurs un tel creuset d’échange et de partage, trop de colloques universitaires se résumant à un rituel dérisoire et hâtif où il s’agit moins de parler ensemble que de débiter sa contribution juste avant de s’enfuir… Je suis venu dix fois déjà à Cerisy et j’y ai parlé dix fois dans l’écoute comme “dans l’estime” (expression chère à Saint-John Perse) avec la certitude d’avoir été entendu. Et j’ai noué dans les aîtres mêmes du château des amitiés intellectuelles, et plus que telles, qui demeurent vives et chaleureuses ! Plusieurs collaborations, plusieurs voyages ont trouvé là leur origine, leur occasion, leur vocation.

C’est en 1985 (j’avais 34 ans) que j’ai participé pour la première fois à un colloque en ces lieux : la rencontre sur “Phénoménologie et littérature : l’origine de l’œuvre d’art”, animée par les membres de l’Institut des Hautes Études Phénoménologiques (World Phenomenology Institute, Belmont, Massachussets), avait lieu en juin et le climat était celui d’une Normandie fraîche et pluvieuse, le feu brûlait haut et fort dans la cheminée de la bibliothèque et nous nous étions réfugiés, pour nous entretenir, dans son voisinage le plus immédiat. J’y évoquais les prémisses théoriques de ma thèse sur Mallarmé, portée par une problématique phénoménologique… Dans cette même perspective philosophique, il y eut pour moi les colloques Paul Ricœur (1988) et Eugen Fink (1994), penseurs que je mis à l’épreuve de la poésie ; le premier se déroula en présence du philosophe dont nous célébrions les soixante-quinze ans ; l’envergure de sa pensée et la qualité de sa présence nous éblouirent. Et ce furent les rencontres avec quelques-uns de nos plus importants poètes contemporains : Léopold Sédar Senghor (1986) pour fêter ses quatre-vingts ans, Edmond Jabès (1987), Claude Vigée (1988), Lorand Gaspar (1994)… Plaisir et humeur parfois de voir l’ancien Président du Sénégal gérer lui-même le commentaire de son œuvre avec une circonspection toute diplomatique et un sens politique de l’esquive, subtil certes mais souvent frustrant. Émerveillement de découvrir, dans les caves du château, avec quelle vitalité Edmond Jabès faisait tournoyer son épouse en une valse enlevée et vigoureuse ; souvenir encor ému d’une conversation avec lui dans la fenêtre du grenier et où il me disait ne pouvoir souscrire à la pensée d’Emmanuel Lévinas reconnaissant en tous temps et lieux une manière de transcendance à autrui : il se refusait en particulier à accorder ce privilège à Hitler en qui il ne pouvait voir l’un de ses prochains et, moins encore, un autrui transcendant. Avec Claude Vigée, dont la parole vive, nourrie du miel biblique, doux et âpre, fluide et parfois rugueux, fit sans cesse écho aux divers intervenants, il apparut que l’exil et l’errance, si caractéristiques de son destin personnel pris dans les pires turbulences de l’histoire, pouvaient être tenus aussi pour le propre de la condition d’homme et de poète. L’amitié retrouvée de Lorand Gaspar, que j’avais connu à Tunis dès 1975, me rendit à nouveau sensible, grâce à sa présence poétique et humaine, le rythme du désert et le grand cycle tragique et cosmique de la Grèce éternelle, où Patmos rayonne comme lieu immémorial, de maintenant et d’avènement… La dernière décennie du siècle fut propice également pour renouer avec quelques-uns de nos maîtres et les maîtres de nos maîtres : Jean Grenier (1991), Mallarmé (1997), Edgar Poe (1998). J’ai publié un travail dans les Actes du colloque “Paysage : état des lieux” (1999) sans avoir pu assister à la rencontre, pour des raisons de calendrier, et je participerai, cette année 2002, au colloque “Alphonse Daudet, pluriel et singulier”. Pierres blanches d’un cheminement recoupant sans cesse et éclairant mon chemin personnel…

La première personne que je connus de Cerisy fut Philippe Kister qui vint me chercher, en juin 1985, alors que je descendais tout seul à la petite gare de Carantilly-Marigny… Le premier contact avec lui fut chaleureux, malgré ou à cause même de la fraîcheur ambiante, et la chaleur ne s’est jamais démentie. Il assistait alors Jean-Pierre Colle et j’ai été heureux de le voir devenir avec les années un brillant et efficace gestionnaire. Je n’ai guère senti au fil du temps de modifications dans l’organisation et dans l’atmosphère des rencontres et c’est cette continuité que j’aime, patente dans la clarté et la rigueur de l’organisation matérielle, plus latente mais sensible dans l’esprit même des rencontres, aussi diverses qu’elles aient pu être… Longue vie à Cerisy ou plutôt à l’esprit de Cerisy qui est vie de l’esprit ! Et merci !

8-9 mai 2002

Et, depuis, il y eut encore « Le ciel du romantisme » en 2004, « Présence de Samuel Beckett » en 2005, « L’écriture du surnaturel » et « Relectures de Pierre Jean Jouve » en 2007 ! Longue vie, oui, longue vie !

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Merci pour la belle écriture de ce parcours.
À la manière de tes Je me rappelle…, permets-moi d'évoquer ce souvenir de mai 2005 quand, dans le colloque sur Jacques Rancière, fut annoncée la mort de Ricœur. Trois heures après, Maurice de Gandillac, 99 ans et pilier du lieu, prononça un bel éloge de son cadet, qui était aussi un éloge de Cerisy. (L'année d'après, quand il eut vécu ses cent ans, Gandillac à son tour disparut.)
Pour les jeunes doctorants qui eurent cette occasion, c'était un siècle de philosophie qui se retraçait lui-même dans cette évocation de Ricœur par son aîné, en cette bibliothèque où tous les deux et tant d'autres avaient parlé.
P.