L’universel conciliateur (Discours d’Érixymaque, 186a-188e)
Érixymaque, qui va d’abord parler au nom de son art : la médecine, souhaite mener à son terme le discours de Pausanias qu’il estime incomplet. En effet, ce dernier n’a évoqué que « les âmes des êtres humains qui recherchent de beaux êtres humains ». Or les deux Éros concernent aussi, il veut le prouver, les animaux et les plantes et même les phénomènes météorologiques et les pratiques religieuses. En médecine, le double Éros correspondrait à la polarité qui oppose « ce qui est sain et ce qui est malade » et il y aurait donc un amour lié au sain et un amour lié au malsain. Pourtant Éryximaque, privilégiant cette étrange formule : « le dissemblable recherche et aime le dissemblable » (c’est le renversement d’un lieu commun et l’exact opposé de ce que diront Aristophane et Agathon), en vient à envisager la médecine comme l’art d’harmoniser, sous la conciliation d’un Éros supérieur et médiateur, les polarisations adverses et potentiellement ennemies des deux Éros, l’un mesuré, l’autre hors mesure. Ce faisant « la médecine est la science des opérations de remplissage et d’évacuation du corps que provoque Éros » ; la médecine est un art érotique car le désir, ses potentialités et ses réalisations, ses actions mesurées et ses actions excessives agissent sur le tempérament en ses régulations. Et il ne s’agit pas seulement de distinguer le bon Éros du mauvais, d’établir le premier là où il doit être, de substituer le premier au second ou de faire carrément disparaître le second, mais « d’être en mesure de faire apparaître l’affection et l’amour mutuels entre les choses qui dans le corps sont le plus en conflit » (froid et chaud, piquant et doux, sec et humide, vide et plein, manque et satiété, excès et pondération, etc.). Le principe cardinal de la médecine réside en l’établissement d’« amour et concorde » entre les opposés et c’est là un trait qui appartient pleinement à Éros. De même, dit le praticien, de la gymnastique comme art de conciliation des mouvements musculaires virtuellement discords et de l’agriculture comme concorde organisée des croissances naturelles. Et notre médecin, enclin comme beaucoup de ses confrères à théoriser hors de son champ, évoque ensuite l’harmonie musicale : il reproche à Héraclite une conception statique de la coïncidentia oppositorum — comme pour l’arc et la lyre — qui, à ses yeux, ne peut être vraiment réalisée que dans un mouvement du temps correspondant à un rythme. Et, grâce à l’harmonie et au rythme, « la musique est elle aussi une science des phénomènes qui ressortissent à l’amour ». La composition lyrique et la poésie, qui découlent de la « musique » au sens large, rappelleront, elles, les difficultés de l’amour effectivement vécu dans la cité et la bipolarité y sera plus difficile à maîtriser et concilier mais pas impossible. La météorologie et les aléas saisonniers, accompagnés parfois de cataclysmes et d’épidémies, manifestent les mêmes polarités d’Éros, tantôt un climat heureux et réglé qui favorise la prospérité, tantôt des phénomènes pleins de démesure et destructeurs. L’on peut espérer trouver en l’astronomie une science adaptée à l’appréhension compréhensive et conciliatrice de ces cycles naturels. Enfin, les sacrifices et les rituels liés au religieux ont également à voir avec Éros : l’impiété sera de céder à l’Éros déréglé et hors mesure qui incite à l’irrespect envers ses parents et au blasphème envers les dieux. L’Éros conciliateur, au moyen de la suggestion divinatoire et en rétablissant « un lien d’amour entre les dieux et les hommes », soumettra à l’examen les Éros impies et les guérira. La piété, dont l’Éros réconciliateur est garant, est une médecine de l’âme et un gage de notre possible « commerce » et de notre « amitié » avec les hommes comme avec les dieux. Elle rejoint ainsi « la multiple, l’immense ou plutôt l’universelle puissance que considéré dans sa totalité, possède Éros dans toutes ses manifestations ». Cet éloge globalisant et absolu, qui voudrait ne rien laisser hors de sa prise, fournit son point d’orgue au discours, plutôt mal ordonné, du pédant médecin.
Faire rire ou se rendre ridicule (Intermède, 189a-189c)
Aristophane, quand s’achève l’éloge d’Éryximaque, est venu à bout de son hoquet, mais en allant jusqu’à l’éternuement provoqué et il évoque de façon suggestive les « bruits » et « chatouillements » dont le corps a parfois besoin pour rétablir son ordre normal. C’est pourquoi Éryximaque lui reproche de vouloir faire rire pour s’attirer la vedette alors que les éloges sollicités doivent être empreints de sérieux. Aristophane réplique en avançant que les propos qu’il va tenir risquent au contraire de le faire passer pour ridicule. Éryximaque souligne alors qu’il demandera des comptes à l’orateur qui n’a qu’à bien se tenir. Cet intermède apparemment anodin met en valeur la discordance qu’introduit Aristophane en tant qu’auteur comique dans ce concours d’éloquence élogieuse : ce dernier risque de dévaloriser son objet ou de se couvrir d’un ridicule qui entachera la dignité d’Éros. Le statut du poète comique est d’autant plus sujet à caution que Socrate et Platon ont quelques raisons d’en vouloir à celui qui a présenté un portrait‑charge du philosophe aux pieds nus dans sa comédie Les Nuées et a ainsi contribué à sa mauvaise réputation dans la cité. Pourtant Platon, ici, ne se venge pas et, malgré ses aspects fantastiques parfois grotesques, le mythe exposé par Aristophane s’achève très dignement et sur une tonalité de piété fort convenable.
Érixymaque, qui va d’abord parler au nom de son art : la médecine, souhaite mener à son terme le discours de Pausanias qu’il estime incomplet. En effet, ce dernier n’a évoqué que « les âmes des êtres humains qui recherchent de beaux êtres humains ». Or les deux Éros concernent aussi, il veut le prouver, les animaux et les plantes et même les phénomènes météorologiques et les pratiques religieuses. En médecine, le double Éros correspondrait à la polarité qui oppose « ce qui est sain et ce qui est malade » et il y aurait donc un amour lié au sain et un amour lié au malsain. Pourtant Éryximaque, privilégiant cette étrange formule : « le dissemblable recherche et aime le dissemblable » (c’est le renversement d’un lieu commun et l’exact opposé de ce que diront Aristophane et Agathon), en vient à envisager la médecine comme l’art d’harmoniser, sous la conciliation d’un Éros supérieur et médiateur, les polarisations adverses et potentiellement ennemies des deux Éros, l’un mesuré, l’autre hors mesure. Ce faisant « la médecine est la science des opérations de remplissage et d’évacuation du corps que provoque Éros » ; la médecine est un art érotique car le désir, ses potentialités et ses réalisations, ses actions mesurées et ses actions excessives agissent sur le tempérament en ses régulations. Et il ne s’agit pas seulement de distinguer le bon Éros du mauvais, d’établir le premier là où il doit être, de substituer le premier au second ou de faire carrément disparaître le second, mais « d’être en mesure de faire apparaître l’affection et l’amour mutuels entre les choses qui dans le corps sont le plus en conflit » (froid et chaud, piquant et doux, sec et humide, vide et plein, manque et satiété, excès et pondération, etc.). Le principe cardinal de la médecine réside en l’établissement d’« amour et concorde » entre les opposés et c’est là un trait qui appartient pleinement à Éros. De même, dit le praticien, de la gymnastique comme art de conciliation des mouvements musculaires virtuellement discords et de l’agriculture comme concorde organisée des croissances naturelles. Et notre médecin, enclin comme beaucoup de ses confrères à théoriser hors de son champ, évoque ensuite l’harmonie musicale : il reproche à Héraclite une conception statique de la coïncidentia oppositorum — comme pour l’arc et la lyre — qui, à ses yeux, ne peut être vraiment réalisée que dans un mouvement du temps correspondant à un rythme. Et, grâce à l’harmonie et au rythme, « la musique est elle aussi une science des phénomènes qui ressortissent à l’amour ». La composition lyrique et la poésie, qui découlent de la « musique » au sens large, rappelleront, elles, les difficultés de l’amour effectivement vécu dans la cité et la bipolarité y sera plus difficile à maîtriser et concilier mais pas impossible. La météorologie et les aléas saisonniers, accompagnés parfois de cataclysmes et d’épidémies, manifestent les mêmes polarités d’Éros, tantôt un climat heureux et réglé qui favorise la prospérité, tantôt des phénomènes pleins de démesure et destructeurs. L’on peut espérer trouver en l’astronomie une science adaptée à l’appréhension compréhensive et conciliatrice de ces cycles naturels. Enfin, les sacrifices et les rituels liés au religieux ont également à voir avec Éros : l’impiété sera de céder à l’Éros déréglé et hors mesure qui incite à l’irrespect envers ses parents et au blasphème envers les dieux. L’Éros conciliateur, au moyen de la suggestion divinatoire et en rétablissant « un lien d’amour entre les dieux et les hommes », soumettra à l’examen les Éros impies et les guérira. La piété, dont l’Éros réconciliateur est garant, est une médecine de l’âme et un gage de notre possible « commerce » et de notre « amitié » avec les hommes comme avec les dieux. Elle rejoint ainsi « la multiple, l’immense ou plutôt l’universelle puissance que considéré dans sa totalité, possède Éros dans toutes ses manifestations ». Cet éloge globalisant et absolu, qui voudrait ne rien laisser hors de sa prise, fournit son point d’orgue au discours, plutôt mal ordonné, du pédant médecin.
Faire rire ou se rendre ridicule (Intermède, 189a-189c)
Aristophane, quand s’achève l’éloge d’Éryximaque, est venu à bout de son hoquet, mais en allant jusqu’à l’éternuement provoqué et il évoque de façon suggestive les « bruits » et « chatouillements » dont le corps a parfois besoin pour rétablir son ordre normal. C’est pourquoi Éryximaque lui reproche de vouloir faire rire pour s’attirer la vedette alors que les éloges sollicités doivent être empreints de sérieux. Aristophane réplique en avançant que les propos qu’il va tenir risquent au contraire de le faire passer pour ridicule. Éryximaque souligne alors qu’il demandera des comptes à l’orateur qui n’a qu’à bien se tenir. Cet intermède apparemment anodin met en valeur la discordance qu’introduit Aristophane en tant qu’auteur comique dans ce concours d’éloquence élogieuse : ce dernier risque de dévaloriser son objet ou de se couvrir d’un ridicule qui entachera la dignité d’Éros. Le statut du poète comique est d’autant plus sujet à caution que Socrate et Platon ont quelques raisons d’en vouloir à celui qui a présenté un portrait‑charge du philosophe aux pieds nus dans sa comédie Les Nuées et a ainsi contribué à sa mauvaise réputation dans la cité. Pourtant Platon, ici, ne se venge pas et, malgré ses aspects fantastiques parfois grotesques, le mythe exposé par Aristophane s’achève très dignement et sur une tonalité de piété fort convenable.
2 commentaires:
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