mercredi 10 octobre 2007

"CHANTS DE LAZARE" DE GÉRARD BOCHOLIER





Lazare est mort ou plutôt il vit l’ambivalence de cet état où sa chair rejoint un “fond” putrescible et marqué par l’amertume, apparemment inéluctable :

Mes yeux pèsent à fond de boue
Et le fiel envahit ma bouche.

alors que quelque chose d’autre atteint sa maturité et se sépare de sa matrice : une autre chair encore ?

Le grain est mûr. Le moissonneur
Du van a rejeté la balle.

Et l’éveil ou le réveil est le fait d’un cri de lumière et d’amitié qui appelle à soi et rend au monde tout autant qu’il rend le monde :

La voix de mon ami m’appelle,
Plus sûrement qu’un cri d’aurore.

Lazare est à nouveau vivant et le monde où il se meut est le même que celui qu’il a quitté et très évidemment il ne l’est pas, plus léger, plus “ajouré”, plus nourri d’air et de lumière qu’auparavant. Le ressuscité le salue avec respect et gratitude, avec un savoir nouveau et plénier de ce qui est :

Mon premier salut est pour les arbres,
Pour les puissances ajourées.

Mais ce sont les aspects gratuits, gracieux et comme inutiles de la nature qui sont désormais les éléments les plus sacrés, les plus importants. Rien qui pèse ou qui pose, désormais pour Lazare tout se volatilise et rayonne sur cette “Terre dure des vivants” : il préfère aux “roses”, au “jeune torse” :

Tes ombelles comme des grâces
Semées pour rien, parmi le jour.

Le second séjour de Lazare est celui d’un intercesseur entre visible et invisible, entre mort et vie, entre grâce et pesanteur. Il n’ignore pas l’inquiétude mais il lui fait traverser les apparences :

Ne me cherchez pas chez les morts,
Je m’inquiète dans l’invisible.

Car son retour n’en est pas tout à fait un, il a dépassé le but humble et premier du retour au même et atteint un autre état de la présence, l’état d’éveillé :

J’ai rejoint ce qui se dérobe,
Tout ce que l’aube me cachait,

Mis mes doigts dans l’eau du visage,
Bu les yeux de l’apparition.

Mystère de l’incarnation : coïncider avec une présence absente de façon à en reconnaître — fût-ce du bout des doigts, fût-ce à l’aveugle — le visage et à s’en approprier le regard dépossédant, ce regard qui, pour apparaître et faire paraître, “laisse être” ce qui vient. Paradoxe d’une venue qui exhume définitivement les yeux de la boue.

(éditions L’Arrière-Pays, 1998)

mardi 9 octobre 2007

VANITÉS (3)









Note bien sur ton livre les chiffres, les signes et les mots,
en colonnes serrées, solennelles, sommées.
Les bilans et les titres, traités, contrats
et cartels, actes, baux et procès-verbaux.
Enfle les pages, rimes et raisons ! Nota bene.

Souviens-toi des vies, des instants et des
gens, des rencontres, des attentes et
des pas, des rendez‑vous manqués, de
tes errances et errements.
Du temps vécu, du temps perdu
fais‑toi une raison ! Memento.

La fin couronne l’œuvre. C’est un rayon oblique
qui inscrit ce crâne oblong et gris dans le
triangle d’une lumière monochrome.
Suprême argument, il dessine une dernière
raison sur l’indifférence sans appel du fond.
Finis coronat opus !

lundi 8 octobre 2007

MA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE


Aucun de nous
ne tient seul.

Il lui faut outre les os
une parole — fût-elle économe.

Alors le jour contemporain s’éclaire
un peu.

Michel Dugué



Ma bibliothèque idéale se niche toute dans ma bibliothèque réelle : c’est clair désormais, j’ai plus de livres autour de moi que je ne pourrai en lire en ce qu’il me reste de vie ! Cette prise de conscience incite à la sagesse et induit la circonspection envers la « nouvelleté », encore qu’il faille rester ouvert à la belle surprise, au chef-d’œuvre inconnu qui existe bien quelque part, et qui attend n’attendant pas…

Je commencerai par « le premier cercle », celui des poètes-frères (et sœur) dont l’œuvre et la personne me sont si proches que leurs textes me parlent tout de suite au cœur, poèmes, récits ou essais que j’aimerais souvent contresigner tant ils me disent (dans les deux sens de la formule). Je les citerai dans l’ordre de leur entrée dans ma vie et avec leur dernier titre pour moi marquant. Ce fut Michel Dugué qui prit contact avec moi et nous nous rencontrâmes à Rennes (alors que j’habitais du côté de Malestroit dans le Morbihan où j’enseignais). Nous avons pu constater, bien que ne nous voyant plus que de loin en loin désormais (je vis à La Réunion), que nous sommes toujours sur la même longueur d’onde. Je tiens Le jour contemporain (Folle Avoine, Romillé, 1998) et Éléments, formes, nuages (Dana, Rennes, 2000) pour des lieux ouverts (plus que pour des textes au sens strict) où s’élève et s’arase en même temps une lumière à forme d’homme. Je rencontrai Nicole et Georges Drano dans les marais salants du pays de Guérande (pas si éloignés de Malestroit) avant qu’ils n’aillent s’installer du côté de Montpellier. L’employée de la poésie (Rougerie, Mortemart, 2000) de Nicole Drano-Stamberg situe le royaume de poésie dans un vieux café de province où un large coup de torchon essuie une table desservie encore tachée de vin et c’est bien là que ça peut (re)commencer ! Pour Georges, il reste nécessaire de Tenir (Rougerie, 2003), sans rien posséder et par les mots, le peu qui fait chemin, jardin et visage. L’occasion d’un colloque à l’E. N. S. de la rue d’Ulm me permit de découvrir en Michel Collot plus et mieux qu’un universitaire c’est-à-dire un poète et un ami. Pour lui, la phénoménologie qui inspire souvent ses analyses n’est pas seulement une théorie mais le mode même du sentir : Immuable mobile (La Lettre volée, Bruxelles, 2002) étage les plans d’un regard qui s’inscrit en corps dans le paysage.

Le « second cercle » est celui des aînés côtoyés dans l’estime et longuement questionnés sur l’essentiel, en leurs lieux. Lorand Gaspar découvert par moi à Tunis qui me reçut souvent dans sa maison de Sidi-Bou-Saïd en vigie sur la mer comme sa poésie l’est sur le monde : Patmos et autres poèmes (Gallimard, 2001). Pierre Oster dans son petit bureau de lecteur aux éditions du Seuil : Paysage du Tout (Poésie-Gallimard, 2000). Pierre Torreilles dans son bureau de directeur au sommet de la pyramide formée par la librairie Sauramps, place du Triangle à Montpellier : Où se dressait le cyprès blanc (Gallimard, 1992). Claude Vigée en un château de Cerisy rendu humide par une fin de saison pluvieuse en 1988 : Aux portes du labyrinthe (Flammarion, 1996) et Le passage du vivant (Parole et Silence, 2001). Boris Gamaleya dans sa maison de la Plaine des Palmistes, sous les remparts abrupts des monts volcaniques qui fortifient le ciel et caparaçonnent le soleil : L’Arche du comte Orphée (Azalées, Sainte-Marie, 2004). Plus que de livres isolés, il s’agit ici, dans le premier comme dans le second cercle, de suivre-vivre une œuvre dans la possible proximité d’une personne…

Courant maintenant à l’horizon de tout (mais finalement il est proche et on le touche tout de suite de la main …sans l’atteindre ! — ô mystère !), il faut y poster les grandes vigies qui permettent d’ouvrir et de sans cesse rouvrir l’élan de l’être : les philosophes taoïstes et la poésie chinoise millénaire qui se nourrit de ce rapport au monde (avec François Cheng pour éclaireur) ; le « logos » selon les présocratiques ; Platon le mythique et Plotin le chantre de l’Un ; la mystique rhénane de Maître Eckhart (que j’ai toujours trouvé très proche d’Ibn’Arabi et d’une certaine spiritualité chîite tels que présentés par Henry Corbin), mais aussi Raymond Lulle, Dante et Pétrarque.

Sur ce fond, mais sans complet dépaysement, il est possible de travailler la matière de notre présence au monde avec les divers maîtres de la phénoménologie qui poussent chacun de leur côté des lignes d’erre, de fuite et d’horizon : Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty, Henri Maldiney, Emmanuel Lévinas, Jacques Garelli (qui compte beaucoup pour moi et que je pourrais placer tout aussi bien dans mon « second cercle »).

Plus près encore, dans la pâte même de notre monde, dans la chair des choses prise dans la chair des mots, — présence absente saisie par le verbe qu’elle transit (= traverse) —, quelques romanciers me parlent aussi de l’essentiel : Pierre Michon, Richard Millet, Jean-Loup Trassard ; Peter Handke, Antonio Lobo Antunes et Bohumil Hrabal ; et, avec deux styles tout autres encore, Jean Échenoz et Michel Rio.

N’oublions pas, pour finir ou pour (re)démarrer, les nécessaires décapants et antidotes, produits de régime pour l’intellect, dégraissants de toute inflation verbolâtre, ces œuvres qui ne laissent rien en place et démolissent tout, tout le temps, pour sauver la santé de l’esprit et même celle du corps : le monumental Zibaldone de Leopardi (Allia, 2004), qui est l’anti-Bible par excellence si l’on veut faire de la Bible un pavé dogmatique ; La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme de Sterne (nouvelle traduction française en 2004, éditions Tristram of course…) ; et toute l’œuvre, intensément roborative, de cet immense vivant que fut Samuel Beckett qu’il m’a plu d’entendre réciter par cœur par quelques-uns de nos jeunes écrivains les plus prometteurs.

le 2 mars 2005


dimanche 7 octobre 2007

SALUTATION (pour la Saint-Serge)



Salutation

de l'Ange / à l'Ange

en partage avec Marcel Rio dit Jean Celte


Si va ton goût à l’ample texte
l’Ange est ce livre ouvert
bruissant du verbe
— de silence ou source à murmures —
d’un doigt éloquent et muet
il annonce naissance

Il annonce venance
premier goût ou commencement
il donne essor et volte
prime-saut sur l’abîme

Il ne nomme ni ne montre
d’un clin il fait signe
— Nœud ou pelage, œil ou voix, tact —
ouvrant le rien — liant le vide
ensemble il noue et dénoue

Foin de terroir et de racines
il sourit dans l’azur
au luisant et tranchant de l’arc
arme le bleu du ciel
des airs l’architecte —

Mainteneur du juste vibrato
— l’arc ou la lyre ? —
il répond aux puissants
aux teneurs des dures tenures :
Peste ! vaincs-les, rois qui la donnent !

Il passe au vert les noirs desseins
il passe au bleu raisons mauvaises
fuient aux enfers rois sans ailleurs
gens avec ou sans terres—
Jean — Jean s’avance

Bonté sans corps sans moi ni loi
il n’est pas encore — ici ou ailleurs —
il n’est il n’est — il est presque
Il naît.

COMMENTAIRE DU "BANQUET" DE PLATON (6)



(Suite et fin du discours d'Aristophane)
En effet, cette affection, dont le dieu est le garant, ne saurait trouver sa source comme sa fin dans les seules délices de « l’union sexuelle », si bouleversante et ravageuse qu’elle puisse paraître. L’amour ainsi conçu représente surtout un souhait de « l’âme », mais « quelque chose qu’elle est incapable d’exprimer ». Et, pour tenter d’en dire tout de même l’essentiel, Aristophane recourt à nouveau au mythe. Il suppose que deux amants enlacés reçoivent, au moment le plus effusif de leur union, la visite d’Héphaïstos, le dieu forgeron, qui ne leur propose rien moins que d’unir leurs deux personnes en un indissoluble alliage charnel et spirituel, au point qu’ils ne formeront plus qu’« un seul être », ici et dans l’Hadès, après « une mort commune ». De la sorte, le désir le plus secret trouve sa formule : « s’unir avec l’être aimé et se fondre en lui, de façon à ne faire qu’un seul être au lieu de deux ». Dans la perspective mythique dessinée plus haut, il s’agit de « retrouver cette totalité » qui fut celle des premiers êtres humains, cette recherche parfois effrénée s’appelle « amour ». Aristophane définit ici à la perfection ce qui prendra, dans les siècles des siècles, le nom d’amour idéal et absolu, ou d’amour « romantique » : nous n’en sommes pas sortis et cela reste l’une des illusions les plus chères au cœur de l’homme ! Mais le type d’humour prêté par Platon à l’auteur comique incite à se méfier de cette trop belle histoire dont la leçon n’a manifestement rien de philosophique.

En effet, l’on peut s’amuser du fait qu’Héphaïstos soit ainsi mis en scène dans l’ultime avatar du mythe, car ceux que surprit le dieu forgeron dans une telle posture n’étaient autres, dans la mythologie « officielle », qu’Aphrodite, sa propre épouse (et parèdre d’Éros), et Arès, le beau et redoutable dieu de la guerre ! L’on peut douter qu’il ait eu envie de leur proposer l’union qu’il ménagerait complaisamment aux autres : il se contenta de les capturer en un filet et les exposa aux regards et aux rires des autres dieux de l’Olympe. De plus, il y a discordance entre les outils du forgeron, destinés aux métaux, et ce qui concerne la chair dans son rapport à l’âme : Apollon était tout à l’heure dans un rôle de chirurgien réparateur plus conforme à la vraisemblance concrète. Il nous semble que c’est une façon de souligner l’invraisemblance de ce vœu du corps-&-âme — irréalisable malgré le patronage d’Éros — et son manque de légitimité philosophique — il unit en séparant pour toujours. Le bien absolu ici visé par la réunion fusionnelle des moitiés est un idéal privé qui ne rejoint ni ne touche en rien quelque autre idéal que ce soit, ni celui de la perpétuation naturelle de l’espèce, ni celui, politique, de la cité, ni celui que garantit le ciel des Idées ou des Fixes, ni celui que cautionnent la religion et tous ses rites. Il y a, dans la fusion amoureuse immédiate et absolue, une manière quasi frauduleuse de s’assurer l’unité en faisant l’économie du nécessaire passage de la différenciation à l’unification comme de tout cheminement régulé et du progrès qu’implique l’accession à un idéal unifique. Ce court-circuit, qui produirait l’un, beau et bon, en un éclair ou en un alliage instantané, est un rapt ontologique qui confisque l’être en l’arrêtant et figeant. Cet égoïsme — égotisme ou solipsisme — de l’un ne saurait prétendre à aucune vérité (Diotime le suggérera rapidement en l’un des plis de son discours). Le poète comique non plus ne prétend guère à la vérité, lui qui fait rire en reprenant à la fin l’idée, déjà évoquée au début du récit mythique, que Zeus, si les hommes ne s’amendent, pourrait bien redoubler son châtiment en les coupant encore en deux : ils iraient alors « sur une seule jambe à cloche-pied », « pareils aux personnages que sur les stèles nous voyons figurés en relief, coupés en deux suivant la ligne du nez ». Risible que l’ultime métamorphose de l’homme en unijambiste, ainsi réduit à une unicité plus invivable encore que les précédentes et moins réparable ! Les protestations de piété et les incitations au respect envers les dieux, présentes en cette péroraison, visent la dignité et la bienséance, esquissant, c’est le jeu convenu, les modalités d’un vrai culte à Éros et soulignant la qualité d’une ferveur singulière dont l’orateur a, par l’intermédiaire du mythe, précisé la teneur. Le discours d’Aristophane montre avec brio ce qu’est capable de « prouver » le génie littéraire et, au regard du philosophe, il en révèle en même temps les limites.

Tactique de Socrate (Phèdre coupe court à un élenkhos intempestif, 193e-194d)
Après ce morceau de bravoure qu’est le discours d’Aristophane, il y a de quoi s’inquiéter pour ceux qui doivent encore parler : il leur sera difficile de mieux faire ! Éryximaque se dit pourtant confiant dans le talent d’Agathon et dans celui de Socrate. Ce dernier joue, une fois de plus, son rôle d’ignorant et fait celui qui redoute surtout la concurrence d’Agathon. Le poète tragique accuse alors Socrate de tenter de le troubler en suggérant que l’attente du public est encore plus grande qu’il ne le craint lui-même. Socrate rappelle avec quelle aisance Agathon s’est présenté au vaste public qui emplissait l’Odéon, quelques jours avant la représentation de son œuvre. Mais Agathon oppose les exigences d’une foule ignare à celles d’un cercle d’intellectuels choisis devant lesquels il a peur d’avoir honte s’il dit quelque chose de laid. Et Socrate, qui cherche peut-être un moyen d’échapper à l’éloge qu’on lui demande en détournant nettement le cours de l’entretien, assène soudain une affirmation outrageante pour le jeune homme en prétendant que « devant la foule [il] n’aurai[t] pas honte s’[il] faisai[t] quelque chose de laid ». C’est une provocation pure et simple destinée à lancer une réfutation en règle du point de vue d’Agathon, c’est le début d’un élenkhos comme Socrate sait en réserver à ses jeunes amis. Phèdre, « père » du thème traité lors du banquet c’est-à-dire l’éloge d’Éros, intervient pour empêcher cette dérive et Agathon va enfin pouvoir s’exprimer.

samedi 6 octobre 2007

CIEL DU TROPIQUE



L'échancrure d'un nuage pommelé
engrange la lumière
comme plume au nid :
notre seule neige efficace.

*

Ciel gris, lac de lumière
où s'exténue la couleur
pour rendre sa chair
au noir et blanc.