samedi 10 novembre 2007

UN CRI



Un cri. Montant de la rue jusqu’au quatrième. Montant, par deux fois, comme une flèche soudaine sans être ni perçant ni aigu. Une voix d’homme presque grave étirant de manière presque inarticulée une brève portée de syllabes, soulevée, enlevée par la seule intonation. L’étrange absolu que ce cri incompréhensible et nu, comme désincarné, sans expressivité autre que d’être un pur et simple signal, rimant brusquement avec l’austérité de la chambre où je m’éveillais (murs d’une teinte sale, lit de fer, meubles fonctionnels et usagés, d’un bois brunâtre). Ce cri, celui d’un marchand de charbon de bois (comme je l’apprendrais peu après), je le pris tout de suite pour ce qu’il était, nullement une manifestation de détresse, mais le signe patent d’un immense dénuement maîtrisé et accepté, l’indice d’une force calme affirmant une présence, une patience, un entêtement dans l’être. Ce fut, pour moi, en ce pays encore inconnu, la première sensation vraie. Je venais juste d’arriver la veille et je me réveillais au quatrième étage de la Maison de La Réunion, haute bâtisse sans style, remarquable par sa seule hauteur et parce qu’elle couronne la colline d’Isoraka, l’une des douze collines de Tananarive. Elle servait d’internat au lycée français de la ville et de lieu de transit pour les nouveaux coopérants. Je n’y restais que trois nuits en cette fin du mois de septembre 1980, bientôt chassé des lieux par la rentrée des lycéens.

Je dus prendre une chambre au Sélect Hôtel pour quelques nuits encore, le temps de trouver une location. L’hôtel était situé à Analakely, sur l’avenue de l’Indépendance, au cœur de la ville. Une haute bâtisse encore et sans plus de style que mon précédent refuge mais dressée entre deux des principales collines, au creux de la cité. L’inconfort m’étonna, sans doute à cause du nom même de l’hôtel et du prix de la chambre. Le matelas bourré de paille de riz était dur, inégalement bosselé et odorant. Les lieux, en raison des matériaux modernes et des aménagements mal finis et déjà détériorés, étaient laids et froids, ni propres ni sales, usés et comme étrangers à la vie. Ma première nuit y fut terrible et mémorable. Quelques heures après la tombée du jour (et le jour descend de bonne heure), la grande caverne mal éclairée de l’avenue sur laquelle donnait ma chambre fut envahie par une violente musique de danse, si forte et si impérieuse qu’elle ne laissa plus aucune place au repos. Je n’avais aucun moyen de me protéger. Le plus étrange était que, si l’on voyait bien clignoter sur l’immeuble en face de l’hôtel l’enseigne d’une boîte de nuit, il demeurait impossible d’en apercevoir l’entrée et la rue était vide, tout à fait vide. Le vacarme qui naît d’une fête animée, d’une foule qui s’éjouit peut être accepté et l’on peut, à la rigueur, s’identifier aux joyeux lurons. Mais un vacarme provoqué comme à plaisir et en pure perte, dans le désert et pour le désert ? Était-il question de nuire aux riverains ? Sans doute pas, ce n’était que le fruit d’une totale indifférence à la vie des autres quels qu’ils fussent. Je vécus ce vacarme qui dura presque jusqu’à l’aube comme une agression personnelle et je m’exaspérai longtemps de ne voir personne sortir pour protester, pour hurler son horreur. Je passai la nuit quasiment sans dormir. Je ne m’étais jamais senti à ce point exclu, étranger et exclu, et j’en étais glacé. Je demandai, dès le matin, à changer de chambre afin d’en prendre une qui donnât sur l’arrière de l’hôtel. Ma plainte ne fut pas comprise mais l’on accéda à ma demande.

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