lundi 29 octobre 2007

MES POISONS & DEUX ANTIDOTES (4)



Vanité

(collage)


on ne peut pas
mourir avec de pareils
yeux etc…

siècle pierre tombeau

— je n’ose
soutenir ce regard
plein de futur

__________________
tirer la ligne finale, et calme
du lourd tombeau

(Extraits du Tombeau d’Anatole de Mallarmé)

dimanche 28 octobre 2007

DÉDIKASS' À LA PLUIE ET AU VENT









TERRE NOIRE




Mon premier séjour à La Réunion fut presque impromptu. Notre première année universitaire à l’École Normale Niveau III de Tananarive, commencée fin septembre 1980, à notre arrivée, fut très brève et peu chargée : nous n’avions, pour l’heure, qu’une promotion, entrante… Et cours comme examens furent bouclés pour fin mars. La situation sociale sur place était agitée en raison d’émeutes sporadiques (bien sûr téléguidées, mais par qui ?), accompagnées du pillage (rituel) des magasins indo pakistanais et, dès février, nous vécûmes sous le régime d’un couvre feu qui se perpétua jusqu’en juin, avec des atténuations progressives. Les pénuries battaient leur plein : il n’y avait pratiquement rien sur les rayons de ce qui s’appelait encore supermarché et à peine plus sur le marché : il fallait aller faire ses courses d’épicerie …à La Réunion, par exemple. Une fois l’année académique terminée l’on s’empressa de nous envoyer en congé, l’année suivante devant commencer dès le mois de juillet ! C’est ainsi que je débarquai à Orly deux jours après l’élection de François Mitterrand à la Présidence et mon séjour en métropole coïncida avec le changement de régime et une belle poussée d’optimisme rose bonbon. Une fois de retour à Tana, la date de la nouvelle rentrée s’avéra plus problématique qu’on ne l’avait dit et, quand nous comprîmes que, de fait, elle n’aurait pas lieu avant septembre voire octobre, nous envisageâmes de nouveaux petits voyages afin d’échapper à l’entonnoir oppressant qu’était Tananarive en ces jours d’incertitude. C’est ainsi, que profitant de l’invitation d’un ancien condisciple de classe prépa, en poste à La Réunion, j’y vins pour une quinzaine en août 1981. Éblouissement et touffeur furent mes impressions initiales et très fortes. Pourtant l’on était en hiver mais je n’étais pas encore tropicalisé. Cette terre me saisit à la gorge avec sa luxuriance verdoyante jusque sur des monts qui m’inspirèrent tout de suite, et une sorte d’exubérance, vitale mais très calme en même temps, sensible un peu partout. Avec aussi son envers, son revers : lors de ce premier séjour, une après midi, alors que j’attendais l’ami qui m’hébergeait et dont le bureau jouxtait le Jardin de l’État, jardin d’agrément et jardin botanique au cœur de Saint-Denis, je fus pris soudain, assis dans ce jardin bras ballants, devant le spectacle uniforme, obsédant, écœurant de cette terre noire, lourde et indéfinissable d’une sorte de découragement universel qui me fit soudain me demander avec vertige pourquoi j’étais là plutôt qu’ailleurs, en ce bout du monde, en cette fin de tout où j’étais seul, sans perspective et où je n’avais rien à faire… Mais : “Ce n’est rien : j’y suis ! j’y suis toujours.”

18 décembre 2003

mercredi 24 octobre 2007

"JETS D'AILE VENT DES ORIGINES" DE BORIS GAMALEYA


Boris Gamaleya et Diotimos à Aiglun

Aile donne-nous…

Ainsi, puisque sont accumulés en cercle
Les sommets du temps, et que les bien-aimés
Demeurent proches, s’épuisant sur
Des monts très séparés,
Donne en toute candeur eau,
Aile donne-nous, au sens le plus propre
À passer et revenir.

Hölderlin, Patmos

L’entité à laquelle Hölderlin s’adresse en ce début de son grand poème Patmos n’est autre, on s’en rend compte un peu plus loin, que le génie pétré des monts de l’Asie mineure, l’Ange du Tmolus, du Taurus et du Messogis. Le poète de La Réunion invoquerait, lui, l’esprit des cirques, des remparts et des pitons de son île, dont le plus notoire est « fournaise », volcan en activité. Ce serait toutefois avec le même désir d’essor, de départ et d’expansion, avec le même appel à « passer l’eau », pour franchir les mers, à tire d’aile, à vol d’oiseau, vers les continents improbables du grand Sud, vers le Royaume des Eaux-Blanches. « À passer et revenir », ajoute le poète allemand qui sait qu’il n’est de départ sans idée de retour ni de retour sans esprit de départ…

Mais comment démarrer et où se tient l’origine, le vrai point de départ ? Car l’ouvert précède l’ouvert en un « toujours déjà » :

Avant que ne s’ouvrent les fenêtres de montagne — un coq de bariolage
— avant les dieux — avait déjà cueilli le mouvement dont s’est retiré
l’oiseau — sur un toit à l’envers ton long poids de distance.

Le chant du coq anticipe l’aurore, l’ouverture des monts en fenêtres sur l’orient, en s’incorporant l’envol, l’essor ou le « jet d’aile » de l’oiseau : il y a de la sorte dans et par la voix un geste déjà dessiné, incarné qui est « motion » intérieure ou intime, tracé et trajet incorporés. Et cet élan et ce départ qui déplacent et même inversent le poids de l’être en le transmuant en distance vont ainsi inventer leur course et il faudra lire d’un coup, en une inspiration neuve, en un souffle qui ouvre, — et non pas retrouver ou reconnaître — ce qui se conçoit alors à neuf dans l’essor ouvert par les mots et leur syntaxe :

Partout où — dans le sens du signal — une phrase commence — tu
sourirais à la mort comme aux anges gardiens — aux vigiles
embusqués derrière le dernier four solaire.

Dans le poème tout comme dans le jour qui commence, il n’y a guère de place pour le préconçu, le prémédité, le savoir préétabli mais il faut, avec la phrase naissante, avec la lueur et la voix, accompagner le signal de son propre « méditer », réinventer un rapport au monde et à autrui. Certes le sourire resterait poli — un peu condescendant — celui qu’on dédierait aux puissances : à la mort, à la bonne conscience, aux farouches gardiens du territoire, mais la liberté exacte du même sourire répond à l’arrachement, à l’écartèlement de l’aurore : « Il y a toujours dans l’art de l’aube — haute norme du coq — un concert écartelé ». Le geste mental et vocal de l’homme, geste premier mimé à même le monde, promeut une harmonie des contraires qui est un déchirement surmonté, emporté par l’élan et « les abrupts, hauts jeux d’aile, se mireront, aussi : qui les mène, perçoit une extraordinaire appropriation de la structure, limpide, aux primitives foudres de la logique » (Mallarmé : Le mystère dans les lettres). Car que dit la primitive logique, le « logos » premier ?

Je ne vois de Dieu que le Bras somnigène des Ombres.
Fleur sonne ! Cloche s’étage !
Une tête de lune saupoudrée d’étoiles ne cesse de pencher…

Celui que l’on appelle Dieu se creuse d’ombre dans l’ombre, creux au sein du creux et parlant par le sommeil et les songes : il n’apparaît que disparaissant dans les choses, évanescent. « Fleur » et « cloche » échangent ou plutôt recroisent leurs essences pour montrer et surmonter dans le même essor la faille du réel, l’impossibilité du voir et du dire immédiats, confrontés à ce qui est en tant qu’il est. Et il y aura donc « correspondance » agente entre le plus haut et le plus bas, l’ici et le loin, le même et l’autre… Le visage de la lune regarde la terre et les yeux des terrestres auscultent indéfiniment sa tête et sa couronne stellaire : la mimique et la mimétique de l’être sont d’emblée cosmiques, telle est la logique !

Qui se tient en l’île, vigile (ou Virgile ?) rampant, scrutant du haut des « ramparts que le brouillard déstabilise » ce qui va et vient, vient et va sur la terre, sur la mer et dans le ciel, — sur les ondes hertziennes également — ne cesse de sortir, de se projeter en rêve, en verbe et en images visuelles/sonores/tactiles, inventives et véridiques (c’est-à-dire disant le vrai), jusqu’aux confins de l’horizon. Car il lui convient d’expérimenter la multiple « mêmeté », l’unifiante altérité ou hétérogénéité de l’être qui exigent pour être senties, vécues et appropriées le conscient et constant déport vers l’autre, l’ailleurs, l’inconnu :

Sois autre encore et toujours ! Et dans l’ordre-là de cette nuit branches
qu’on déploie de l’onction extrême… hidalgo… dogon… bouddha en
dix terres dont le regard crève le crabe dans son bol… collyvades du
mont Athos… roi Domingue avec qui — chez Plutarque — j’ai rendez-vous…
Sois autre ! pays du Magoule… pays du monte-en-l’air et du languète-
les-autres-peuples… holà les demeurés ! engeance de nasiques !


Le poète de l’île-univers — de l’île-au-monde — s’en prend aux tenants de l’île-chez-soi et pas-chez-les-autres, de la langue murée en sa singularité, de la culture cultivée comme un pied de riz et refermée sur une identité arrêtée et classée, comme le crabe en son bol. Et la parole comme la pensée de poésie — car la poésie pense, ne vous déplaise ! — ont vocation à briser ce carcan identitaire ! « Un dictionnaire poétique décolle au quart de foudre parmi les magellanes. » Et, pour ce faire, elles prônent et réalisent « l’exil à fond de caisse », accompagnent la « …forêt de Dunsinane en vogue sur les houles… », exaltent les « …quarantièmes rugissants des shopping trolleys… » et les « …grandes surfaces de l’Est sauvage… », en maintenant et sauvant toutes les ambiguïtés référentielles bien sûr, qui permettent les jets et jeux d’ailes des signifiés accolés aux suggestives couleurs des signifiants. Mais il ne s’agit pas, on l’a compris ou du moins pressenti, d’encourager la dispersion et le relativisme, le cosmopolitisme ou le tourisme, de se chamarrer des différences comme d’autant de colifichets versicolores. Le départ et le détour — l’exil — s’entendent avec « esprit de retour », avec la volonté de contribuer à rapprocher encore « les bien-aimés » qui « Demeurent proches, s’épuisant sur/ Des monts très séparés ». Le paradoxe reste celui de la distance et de la proximité — ceux aussi de l’exil et du retour, du visible et de l’invisible — qui, incessamment, inversent leur signe.

L’apparemment proche, tout proche, on le sait, ne se connaît comme tel que dans la distance, fût elle minime, où l’on se place par rapport au trop connu, au familier ; le lointain s’appréhende comme voisin en l’essor qui tend vers lui et saute les abîmes. Ceux que nous aimons, ce que nous aimons et qui nous aiment, unissent en leur être la particulière qualité d’un « proche-lointain » qui n’est pas une contradiction pour l’esprit mais la concordance discordante du cœur. Notre royaume en ce monde est alliance et alliage, une forme du lien qui n’oublie ni l’écart ni le distinct maintenus dans l’union, une forme de tension qui n’abolit ni la ressemblance ni le désir incarné du retour au point d’origine. Alors celui qui fait le geste mental, vocal et même physique de partir vers l’inconnu, l’inouï, le tout autre, vers le Royaume des Eaux-Blanches ou le grand Sud, à tire d’aile dans le souffle de l’esprit, ne doit pas délaisser longtemps le proche et le minime, l’exquis où s’amasse l’or bleu de la présence :


Invisible à qui je parle tu as oublié de cueillir le feu jaune des alliages. Reviens retourner les menus miroirs des gouttes jusqu’à n’avoir plus
de patries à convoquer…


Le poète parle à une entité qui, pour nous apparaître « proche-lointaine », doit scruter avec nous jusque dans le détail la dentelle visible-invisible de ce qui fait notre véritable séjour et cet Ange singulier n’est pas seulement le génie pétré des monts qui gardent le « vent des origines », mais la fée qui tend des fils de « colombe » à « crépuscule » et de « neige » à « émoi », d’« artifices » à « festin » et d’« aragne » à « goyave » …et qui danse. C’est elle qui nous donne aile et eau, au sens le plus propre, « à passer et revenir » !

A propos de Jets d’aile Vent des origines, poèmes de Boris Gamaleya

(Paris, Jean-Michel Place, 2005)

15-19 septembre 2005

mardi 23 octobre 2007

COMMENTAIRE DU "BANQUET" DE PLATON (8)




Du désir comme manque ou comme intentionnalité (Agathon subit tout de même un élenkhos, 199c-201c)
Quelques compliments encore au jeune dramaturge, qui ne saurait plus y croire, et Socrate attaque le « bel exorde » d’Agathon, où ce dernier prétendait montrer d’abord « la nature d’Éros ». Pour ce faire, il pose une question d’allure faussement simple : « Est-il dans la nature d’amour d’être l’amour de quelqu’un ou de quelque chose, ou de personne ou de rien ? » Socrate disjoint d’emblée la personnification qui fait d’Éros un dieu anthropomorphe (que l’on peut orner et représenter de multiples manières, séduisantes) du principe actif qui le caractérise, l’attraction désirante, la polarisation orientée et susceptible d’orienter (principe sinon abstrait, du moins irreprésentable comme tel). Pour éclairer son interlocuteur, Socrate évoque la filiation : parle-t-on d’un père ou d’une mère, d’un frère ou d’une sœur si ce n’est de façon relationnelle et relative ? L’on est forcément dit « père » ou « mère » seulement si l’on a engendré ou adopté quelque enfant ! Donc amour est forcément amour de quelqu’un ou de quelque chose. Il est désir, mais : « Est-ce le fait de posséder ce qu’il désire et ce qu’il aime qui fait qu’il le désire et qu’il l’aime, ou le fait de ne pas le posséder ? » La réponse apparemment évidente qu’implique la tournure de cette question engage de fait une définition du désir comme manque (dont le succès plurimillénaire est avéré), ce qui est une interprétation réductrice de l’intentionnalité déjà admise : l’on peut admettre en effet que le désir soit toujours reconnu et défini comme désir de quelque chose sans que cela induise à chaque fois que ce quelque chose « manque ». Pour masquer cette réduction Socrate entraîne son adversaire dans un détour qui prépare à sa façon la thèse majeure de Diotime : peut-on dire que celui qui est déjà riche et en bonne santé « désire » richesse et santé ? Non, si l’on s’en tient à la définition stricte. Oui, si l’on projette son aspiration vers l’avenir : il souhaite continuer à jouir de la santé et de la richesse le plus longtemps possible, toujours si possible (se profile discrètement le désir d’immortalité que Diotime découvrira au cœur même du désir érotique). De la sorte, « aimer ce dont on n’est pas encore pourvu et qu’on ne possède pas, n’est-ce pas souhaiter que, dans l’avenir, ces choses-là nous soient conservées et nous restent présentes ? » La distinction disjonctive, un peu fallacieuse, faite ainsi entre « avenir » et « présent » permet de définir l’objet du désir comme « ce dont on ne dispose pas et ce qui n’est pas présent ». Dans ces conditions, « puisque Éros [principe désirant plus que dieu, ici] porte sur quelque chose et qu’il porte sur quelque chose dont on est dépourvu dans le moment présent », comment interpréter « l’amour du beau » qui serait la nouvelle loi dynamique et créatrice introduite dans l’univers par Éros ? Car celui-ci, en personne comme en principe, ne saurait bien sûr être qu’amour de la beauté, non de la laideur, c’est prouvé ! mais s’« il aime ce dont il manque et ce qu’il n’a pas », peut-il encore être dit de lui qu’il est déjà « beau » c’est-à-dire maître et possesseur de la beauté ? En proclamant, dès le début de son discours, qu’Éros est « le plus heureux, car il est le plus beau et le meilleur », Agathon « risque fort d’avoir parlé sans savoir ce qu’[il] disait », comme il l’exprime lui-même. De plus, comme le beau et le bien se rejoignent, son erreur s’avère même double. À ce point, le jeune auteur tragique renonce à raisonner et à débattre : il accorde à Socrate, à contrecœur, tout ce que ce dernier veut lui faire reconnaître.

lundi 22 octobre 2007

MES POISONS & DEUX ANTIDOTES (3)




Danse macabre

Propos d’esthète


L’on déposa les os
à l’entrée des latrines —

de forts tibias de bœufs
avec d’énormes rotules
le cartilage — sanglant —
en était inégalement raboté

haltères — en esprit —
pour un athlète nu
se soumettant le sordide.

dimanche 21 octobre 2007

UNE NEUVAINE D'AMOUR (2)



4. Traverser ton visage
jusqu'à son épure
— hors chair
et pourtant chair encore —

éclaircie épanouie pacifiée
cueillie comme l'anémone coulée
de nos nuits d'amour

et cette aube lavée
passée au bleu d'une seconde innocence.


5. Les lèvres de ton baiser
ne se joignent jamais —
entrouvertes sur l'intime
la chaude caverne de la bouche —

les lèvres de ton chant
exaltent leur ferveur
la vigueur et la joie du gosier —

les lèvres de ta prière
laissent juste passer un souffle —
murmure de demande et d'offrande
unique flux de l'âme en attente —

je ne t'imagine pas
les lèvres closes.


6. J'habite ton absence —

verrière de poussière ailée
tente de lumière
— un rayon fait saillir
les nervures de l'air —

sans corps — sans corps
corps de gloire —
jusqu'au point de nuit
qui te rend une chair
dans la mémoire de mes mains.