vendredi 5 octobre 2007

AU TROCADÉRO, IL SUFFIT D'UN OISEAU



L'OISEAU SANS COULEUR

à la mémoire de J.-J. Rabearivelo

Il ferait
un grand trou dans l'eau bleue
— on ne le verrait même pas ! —
et l'on serait pourtant déjà
de l'autre côté —

dans la respiration natatoire
des choses qui expirent en silence.




jeudi 4 octobre 2007

COMMENTAIRE DU"BANQUET" DE PLATON (5)



Retour à la fusion originelle (Discours d’Aristophane, 189c-193e)
Aristophane commence par afficher ses bonnes intentions : bien qu’il ne songe pas à s’exprimer comme les autres l’ont fait avant lui, il sera parfaitement dans le sujet car il révélera l’exacte portée du « pouvoir d’Éros », le dieu le « mieux disposé à l’égard des humains » dont il est le « médecin, les guérissant de maux dont la guérison constitue le bonheur le plus grand pour le genre humain ». Mais, pour comprendre la nature du remède apporté par le dieu, il faut d’abord rappeler l’origine de l’espèce humaine et remonter au temps où « il y avait trois catégories d’êtres humains » : au mâle et à la femelle s’adjoignait l’androgyne qui faisait la synthèse des deux sexes. En cette période première, « la forme de chaque être humain était celle d’une boule, avec un dos et des flancs arrondis ». Quatre mains, quatre pieds, huit membres donc, deux visages des deux côtés d’une unique tête ronde et deux sexes. Ces êtres étaient capables de se déplacer fort vite quand ils se mettaient en position d’acrobates lancés dans un jeu constant de culbute, se mouvant comme une boule qui roule. Les trois catégories sexuelles s’expliquaient à ce moment par l’influence des astres et planètes : le mâle ou plutôt le double mâle était fils du soleil, la double femelle fille de la terre et l’androgyne rejeton de la lune, car cette dernière participe des deux puissances, et terrestre et solaire. Ces êtres insolites avaient déjà un tempérament bien humain : remuants et vigoureux, ils étaient présomptueux et insolents et ils s’avisèrent, comme les Géants de la tradition homérique, « de s’en prendre aux dieux ». Et, à partir de ce moment, Aristophane développe ce qui pourrait être (comme le remarque Léon Robin) le scénario d’une comédie à peine plus fantastique que Les Nuées ou Les Grenouilles. L’insurrection de ces entités pourrait être le prétexte à quelques scènes hautes en couleur, pleines de costumes et de machines étranges et accompagnées d’acrobaties plaisantes. Bref, Zeus est obligé de sévir, mais, par intérêt, il se refuse à anéantir l’espèce, alors il s’efforce de l’affaiblir en coupant en deux chacun de ces êtres doubles. L’imagination du poète comique — poète du corps — est, elle aussi, vigoureuse et elle se nourrit volontiers de références concrètes avec un souci de vraisemblance pratique qui étonne et amuse. Ainsi l’on découvre Apollon dans le rôle extravagant d’un chirurgien chargé de modifier l’espèce, par exemple en faisant passer le visage du côté de la coupure, et même en chirurgien esthétique quand il ramène la peau, bien trop large désormais, vers ce qui devient le ventre pour la nouer au nombril en lissant plus ou moins les plis tout autour. Mais la coupure imposée avec violence à ces êtres est, pour eux, un vrai désastre ontologique et ils n’ont d’autre urgence, dès le moment de la scission, que de retrouver leur moitié pour s’enlacer à elle et s’abîmer en cette étreinte sans plus chercher à survivre d’autre manière. La race va s’éteindre : le danger d’une fusion qui n’a d’autre fin qu’elle-même est, ici, déjà suggéré. Zeus, qui apparemment n’avait pas pris toute la mesure de son intervention précédente, « pris de pitié », est obligé de transporter les organes sexuels de ces êtres dédoublés du même côté que leur visage afin de permettre leur conjonction et de leur offrir la possibilité d’engendrer.

Cette origine mythique permet à Aristophane de définir une typologie des attirances sexuelles possibles en rapport avec la coupure instaurée par Zeus. Ceux qui constituaient un « androgyne » deviennent homme et femme, mâle et femelle selon le partage que nous connaissons, et ils sont perpétuellement en quête de leur moitié complémentaire : le comique précise sournoisement que c’est l’origine même de l’adultère car nul n’est jamais persuadé d’avoir enfin trouvé sa bonne moitié (et il y a là matière à comédie !). Les femmes qui sont une coupure de double femme recherchent leur moitié parmi les femmes et ce sont les lesbiennes : l’évocation de ce penchant, qui découle objectivement du dédoublement des trois sexes initiaux, est faite sans commentaire, sur un ton neutre et détaché et les commentateurs soulignent qu’il s’agit là de la seule allusion au saphisme de toute la littérature classique grecque ! De fait, c’est, une fois encore, le troisième penchant qui est valorisé : celui qui résulte de la scission du double mâle, l’attachement homosexuel masculin. Aristophane réfute le jugement de ceux qui y voient de l’impudicité ou un défi aux normes naturelles. Au contraire, pour lui, cette recherche et l’accouplement effectif qui éventuellement en résulte sont des preuves éclatantes de « hardiesse » et un renforcement — un redoublement — de « virilité » pour ceux qui s’y livrent car les mâles qui s’engagent dans de telles relations sont les meilleurs, eux qui vont en priorité se vouer à la carrière politique, à l’illustration et à la préservation des valeurs publiques. Ils sont d’ailleurs toujours soucieux de transmettre, par le biais de leur affection réciproque, aux jeunes garçons qu’ils aiment le sens des valeurs et du devoir : l’homosexualité conserve son caractère traditionnel d’initiation du jeune homme à ses futures responsabilités de guerrier comme de citoyen. Elle ne s’oppose pas au mariage et à la procréation d’enfants, qui viennent en leur temps sous l’effet de la coutume, bien que certains (l’allusion concerne bien sûr le couple que forment Pausanias et Agathon) préféreraient certainement « passer leur vie côte à côte en y renonçant ». Toujours est-il que, de la scission imposée en guise de punition, découle pour les êtres séparés de leur moitié, quand « le hasard met sur le chemin de chacun la partie qui est la moitié de lui-même », « un extraordinaire sentiment d’affection, d’apparentement et d’amour » qui est le travail d’Éros, médecin et guérisseur de l’humanité, et qui les transcende.

mercredi 3 octobre 2007

MIROIRS DE CERISY











ÉLOGE DE CERISY



“Cerisy est un des rares lieux où la rencontre entre les esprits et les cœurs puisse en quelque sorte ‘se programmer’ sans être en rien ‘institutionnalisée’ : c’est un lieu de dialogue où tout se passe et se fait dans l’écoute”. Je rendais compte ainsi de ce qui me semble caractériser au mieux ce haut lieu d’intelligence et d’amitié dans la recension que je faisais des Actes de la Rencontre autour de Claude Vigée, La terre et le souffle (Albin Michel, 1992), et, de fait, je n’ai jamais trouvé ailleurs un tel creuset d’échange et de partage, trop de colloques universitaires se résumant à un rituel dérisoire et hâtif où il s’agit moins de parler ensemble que de débiter sa contribution juste avant de s’enfuir… Je suis venu dix fois déjà à Cerisy et j’y ai parlé dix fois dans l’écoute comme “dans l’estime” (expression chère à Saint-John Perse) avec la certitude d’avoir été entendu. Et j’ai noué dans les aîtres mêmes du château des amitiés intellectuelles, et plus que telles, qui demeurent vives et chaleureuses ! Plusieurs collaborations, plusieurs voyages ont trouvé là leur origine, leur occasion, leur vocation.

C’est en 1985 (j’avais 34 ans) que j’ai participé pour la première fois à un colloque en ces lieux : la rencontre sur “Phénoménologie et littérature : l’origine de l’œuvre d’art”, animée par les membres de l’Institut des Hautes Études Phénoménologiques (World Phenomenology Institute, Belmont, Massachussets), avait lieu en juin et le climat était celui d’une Normandie fraîche et pluvieuse, le feu brûlait haut et fort dans la cheminée de la bibliothèque et nous nous étions réfugiés, pour nous entretenir, dans son voisinage le plus immédiat. J’y évoquais les prémisses théoriques de ma thèse sur Mallarmé, portée par une problématique phénoménologique… Dans cette même perspective philosophique, il y eut pour moi les colloques Paul Ricœur (1988) et Eugen Fink (1994), penseurs que je mis à l’épreuve de la poésie ; le premier se déroula en présence du philosophe dont nous célébrions les soixante-quinze ans ; l’envergure de sa pensée et la qualité de sa présence nous éblouirent. Et ce furent les rencontres avec quelques-uns de nos plus importants poètes contemporains : Léopold Sédar Senghor (1986) pour fêter ses quatre-vingts ans, Edmond Jabès (1987), Claude Vigée (1988), Lorand Gaspar (1994)… Plaisir et humeur parfois de voir l’ancien Président du Sénégal gérer lui-même le commentaire de son œuvre avec une circonspection toute diplomatique et un sens politique de l’esquive, subtil certes mais souvent frustrant. Émerveillement de découvrir, dans les caves du château, avec quelle vitalité Edmond Jabès faisait tournoyer son épouse en une valse enlevée et vigoureuse ; souvenir encor ému d’une conversation avec lui dans la fenêtre du grenier et où il me disait ne pouvoir souscrire à la pensée d’Emmanuel Lévinas reconnaissant en tous temps et lieux une manière de transcendance à autrui : il se refusait en particulier à accorder ce privilège à Hitler en qui il ne pouvait voir l’un de ses prochains et, moins encore, un autrui transcendant. Avec Claude Vigée, dont la parole vive, nourrie du miel biblique, doux et âpre, fluide et parfois rugueux, fit sans cesse écho aux divers intervenants, il apparut que l’exil et l’errance, si caractéristiques de son destin personnel pris dans les pires turbulences de l’histoire, pouvaient être tenus aussi pour le propre de la condition d’homme et de poète. L’amitié retrouvée de Lorand Gaspar, que j’avais connu à Tunis dès 1975, me rendit à nouveau sensible, grâce à sa présence poétique et humaine, le rythme du désert et le grand cycle tragique et cosmique de la Grèce éternelle, où Patmos rayonne comme lieu immémorial, de maintenant et d’avènement… La dernière décennie du siècle fut propice également pour renouer avec quelques-uns de nos maîtres et les maîtres de nos maîtres : Jean Grenier (1991), Mallarmé (1997), Edgar Poe (1998). J’ai publié un travail dans les Actes du colloque “Paysage : état des lieux” (1999) sans avoir pu assister à la rencontre, pour des raisons de calendrier, et je participerai, cette année 2002, au colloque “Alphonse Daudet, pluriel et singulier”. Pierres blanches d’un cheminement recoupant sans cesse et éclairant mon chemin personnel…

La première personne que je connus de Cerisy fut Philippe Kister qui vint me chercher, en juin 1985, alors que je descendais tout seul à la petite gare de Carantilly-Marigny… Le premier contact avec lui fut chaleureux, malgré ou à cause même de la fraîcheur ambiante, et la chaleur ne s’est jamais démentie. Il assistait alors Jean-Pierre Colle et j’ai été heureux de le voir devenir avec les années un brillant et efficace gestionnaire. Je n’ai guère senti au fil du temps de modifications dans l’organisation et dans l’atmosphère des rencontres et c’est cette continuité que j’aime, patente dans la clarté et la rigueur de l’organisation matérielle, plus latente mais sensible dans l’esprit même des rencontres, aussi diverses qu’elles aient pu être… Longue vie à Cerisy ou plutôt à l’esprit de Cerisy qui est vie de l’esprit ! Et merci !

8-9 mai 2002

Et, depuis, il y eut encore « Le ciel du romantisme » en 2004, « Présence de Samuel Beckett » en 2005, « L’écriture du surnaturel » et « Relectures de Pierre Jean Jouve » en 2007 ! Longue vie, oui, longue vie !

mardi 2 octobre 2007

CARTES POSTALES (3)



Racines visage inverse des fleurs
éclosion marine de l’amère rose des mers
sur l’infertile plage —
ô luisance muette des palmes
suspendues sans écho sur le pavois —
nous attendons le retour des fleurs !

lundi 1 octobre 2007

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (6)



La chambre de méditation est bâtie à mi-pente dans un paysage ordinaire de verdures et de maisons. A la fois perchoir et "pensoir", elle lève contre le ciel et ses nues le mur de verre du voyage, de l'errance sur place qu'est toute pensée qui vagabonde. Le regard n'y embrasse que la moitié d'une révolution solaire mais cela doit suffire à qui devine ou invente le reste. En elle, le mouvement est immobile, la vie quiète et muette, le sommeil lié à son fonds et à son revers, songe ou insomnie. C'est la guette du guetteur, vigie de la pensée et du rêve endurants. Et peut-être aussi le lieu non lieu où se forme l'image ; chambre des fantasmes et de l'écriture. Elle reste, en tout cas, la chambre des questions.

SCÈNES EN RÊVE, SCÈNES EN MOTS (5)




d'après un dessin de Pierre Klossowski

C'est Diane en personne qu'il a livrée à quelques collégiens, à cet âge où les désirs et les rêves sont tendres et blancs comme des radicelles. Avec une inhabileté pleine de grâce ils s'escriment tous ensemble sur les boutons, les dentelles, les jarretelles, les nylons de la déesse offerte, incurieuse, à leur curiosité inventive et ces petits garçons font claquer les élastiques à plat sur les chairs comme une timide prémonition de victoire. Tour à tour ils tenteront de combler dans la solennité du rite la béance divine et ils y puiseront pour la première fois le manque toujours recommencé.